Histoires fantastiques de Victor Segalen par François Huglo

Les Parutions

05 déc.
2013

Histoires fantastiques de Victor Segalen par François Huglo

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Lire Segalen n’est pas sans risques. « On y laisse quelques défroques occidentales ; quelques manies sans intérêt. On en garde le désir d’y retourner, voilà tout ». Ainsi parle de la Chine le principal personnage de « La Tête », l’une des quatre nouvelles de Victor Segalen réunies pour l’Atelier de l’agneau par Jean Esponde qui les accompagne d’une postface et de notes. Ces « défroques occidentales » sont comparables aux « masques blancs » que Frantz Fanon opposera aux « peaux noires ». La résistance à la colonisation triomphante n’est pas fréquente en Europe, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. Rimbaud, Gauguin, ont connu la solitude. Segalen aussi, qui fut l’un des premiers à écrire sur chacun d’eux, à partir d’eux, sur leurs traces.
Esponde observe cependant que, mal informé, Segalen n’a pu connaître l’amitié entre Rimbaud et Makonnen, jeune gouverneur du Harar qui repoussera les armées italiennes, ni « la réalisation de l’œuvre annoncée partout dans Une saison en enfer ». Il s’en tiendra donc « au jugement admis des deux Rimbaud ».
« Pour la première fois peut-être », écrit le biographe de Segalen, Henri Bouiller, cité par Jean Esponde, « Un Européen s’effaçait devant l’autre ». Le regard porté par Segalen sur les touristes, traités de « voleurs » dans la troisième nouvelle, « Le Siège de l’âme », préfigure celui de Lévi-Strauss. Cette « Europe casanière » qui « apprendra que les îles Paumotu existent, puisqu’elles viennent d’être dévastées », ne sera plus pour lui qu’une « défroque ». Le héros de son roman Les Immémoriaux sera un jeune Maori. Segalen prendra ainsi la relève de Gauguin, « dernier soutien » de traditions orales que « tout ce matériel de " civilisation "meurtrière est en train de détruire ».

« Fleuves barbares » contre canaux « civilisés »… Un autre point commun entre Rimbaud et Segalen (qui lira Nietzsche) pourrait être l’immanentisme. La première nouvelle, « Dans un monde sonore », est le texte charnière entre l’article publié par Le Mercure de France, « Les synesthésies et l’école symboliste », chapitre de la thèse défendue à Bordeaux, « L’observation médicale chez les écrivains naturalistes », et « Orphée roi », livret écrit pour répondre à l’invitation de Claude Debussy : « Dans un monde sonore est une chose très bien, dans un domaine absolument inexploré… Ne pensez-vous pas qu’il y aurait quelque chose d’admirable à faire avec le mythe d’Orphée ? ». La collaboration sera longue et amicale entre Debussy et Segalen, qui devra renoncer à son rêve de fusion entre les deux arts afin de « faire d’Orphée ce que Nietzsche a fait de Zarathoustra : sien », comme il l’écrira en marge de son premier manuscrit soumis au compositeur. Ce rêve sera confronté à l’obligation de pousser chaque art dans l’exploration de ses propres moyens, et le livret sera publié seul.
Le « monde sonore » de la nouvelle peut rappeler les mondes clos de Huysmans (À rebours), mais Segalen poursuit dans sa nouvelle la critique clinique du symbolisme entreprise par sa thèse. Les sensations composent un monde plein de résonances et de correspondances que le prosateur explore avec une acuité toute proustienne, elles tissent un cocon… et pourtant, l’autre existe ! Comme pour répondre aux tentations pythagoriciennes et spiritualistes de l’orphisme, Segalen cite « Alfred Binet, L’Âme et le Corps ». Ce psychophysiologiste sera un collaborateur de Charcot.
Pas plus qu’Orphée dans la première nouvelle, Bouddha dans la deuxième, « La Tête », n’est un dieu. Il refuse de l’être. Infidélité des « fidèles » à qui il avait légué « le mépris des idoles » et « la vanité des oraisons » ! Ici, Segalen ne cite plus Binet mais Salomon Reinach, qui se réclamait d’une « raison laïque », et à qui se réfèrera souvent l’auteur de Totem et tabou. De Charcot, nous passons à Freud. Le personnage de Segalen recommande l’Orphée de Reinach parce qu’ « on y parle simplement et d’une façon rationnelle de toutes les superstitions connues ». Mais nous l’avions appris dès la première nouvelle, Segalen refuse de rabattre l’un sur l’autre, de réduire ou de sacrifier l’un à l’autre, l’imaginaire d’Orphée et le réel d’Eurydice. Qui donc est ce Bouddha, ou cet Orphée, ce Christ (Segalen leur associera Gauguin), « pas dieu… mais pas homme non plus », dont l’image peut donc être décapitée sans crainte ? Pas une idole : un totem, « hors d’atteinte, hors de nos coups, hors même de toutes les indifférences et de toutes les incompréhensions ».
Paradoxe du nom, monument vide quand celui qui le portait ne l’habite plus, et pourtant « lieu dans l’espace » et « demeure formelle » de l’âme, « aussi longtemps que les signes seront et signifieront » ! La troisième nouvelle, qui s’interroge sur « Le Siège de l’âme », nous montre la voie, proustienne, de la mémoire : « Elle oscillait, de plus en plus lente, parmi des odeurs anciennes, réveillée. Ses battements avaient brassé des siècles d’air calme, et toutes les colonnes de cèdre rouge réexhalaient ces parfums du sud, ces senteurs mates mûries autrefois par les soleils ».
Mais c’est dans la quatrième nouvelle, « Moi-même et l’autre », que Segalen préfigure le plus profondément l’opposition proustienne entre mémoire volontaire, qui ne peut que « réciter (…) et prolonger, par répétition, la durée factice », et la réminiscence, « instant d’emprise directe, hors du passé périmé », où « quelque chose est revenu ». Cet instant est celui de la rencontre d’un autre, d’un « moi » distinct de celui, méconnaissable, qui se présente sous la forme de photographies ou d’écrits anciens : « Cela du passé ? Jamais ! Défroques… carton pâte… (…) Phrases et clichés, et phrases clichées ». Ces défroques nous rappellent celles, « occidentales », que nous rapprochions des « masques blancs » de Frantz Fanon. Jean Esponde fait plus qu’accrocher ces quatre nouvelles l’une à l’autre, comme des wagons, en montrant par les fenêtres les « moi successifs » de la biographie traversée. Il met ces textes en perspective. Dans leur enchaînement s’accomplit un trajet de l’autre (qui peut prendre la figure de l’ « aliénation mentale ») au même insoupçonné dont l’altérité seule, affrontée, reconnue, permet la rencontre. « Le moi est une pelure d’oignon », écrivait Lacan. Les « défroques » successives dont se libère Segalen n’ont pas grand-chose à voir avec le « vieil homme » que, selon Saint Paul, il faudrait « dépouiller ». Le « poète héraclitéen » refuse le divin pour accueillir le divers, la sensation comme jeu de différences, les langues et les cultures étrangères, l’altérité géographique et humaine. Dédaignant, dans Stèles, le « marais des joies immortelles », il embrasse les « remous pleins d’ivresse du grand fleuve Diversité ».