Hurraman scriptu de Jean-Luc Lavrille par Alain Frontier

Les Parutions

03 oct.
2005

Hurraman scriptu de Jean-Luc Lavrille par Alain Frontier

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LE RETOUR DE JEAN-LUC LAVRILLE



Nul moyen de survivre à la mère haineuse et toujours là, sinon peut-être en la nommant, une fois pour toutes, et brutalement. Jean-Luc Lavrille, pour la première fois peut-être, crache le morceau. Il trace donc les premiers mots de ce qui pourrait être un récit. Mais très vite le récit, impossible, tourne court. Aucune narration ne saurait rendre compte de la mosaïque insensée du vécu. L'écriture ne peut être alors que l'écriture d'une crise. La langue qui est ici parlée ne peut être que la langue apprise, c'est-à-dire maternelle (il n'en est d'autre), la langue horriblement vrillée de la mère. La tâche que se donne l'écriture (glissements, échos déformés, compressions, contaminations, constante instabilité du signe) est de la rendre d'abord illisible, méconnaissable, impossible, - pour qu'une lisibilité nouvelle puisse enfin émerger du désastre. L'indo-européen, attaqué de l'intérieur, est mis à mal ! et avec lui tous les mythes qu'il charrie, tics de langage, tics de culture. Mais cela reste de l'indo-européen, depuis la fanfare des imparfaits du subjonctif, au début, jusqu'au plus babélisant mélange, qui fait que « le vers se tient droit », et que la verticalité de la poésie traverse toutes les strates de langage, entre rire et ricanement. Poète est celui qui ne s'avoue pas vaincu. Nul triomphalisme toutefois, mais, plutôt que victoire acquise, une revanche interminablement reprise dans le mouvement du texte. « Tout est dans la motilité », disait Artaud. Mais « Hurraman sciptu » offre un étonnant contraste entre cette langue qui ne tient pas en place et sa scansion obstinément et lourdement martelée. J'en fais curieusement l'expérience : trébuchant un peu sur le monstrueux rachitiquetiquequotidiennarisée , j'éprouve soudain (pour y voir clair) le besoin de le lire tout haut, ce que je fais, et continue de faire pendant les pages suivante, retrouvant alors naturellement (nécessairement), comme le retrouveront tous ceux qui ont déjà entendu Jean-Luc Lavrille lire ses textes en public, une diction, une articulation, une façon de mâcher les syllabes recto tono qui n'appartiennent qu'à lui.