Il est mort ? de Marc Cholodenko par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Parutions

05 févr.
2016

Il est mort ? de Marc Cholodenko par Jean-Paul Gavard-Perret

      Marc Cholodenko réussit un tour de force : il termine à sa main le diptyque entamé par Camus avec « L’étranger » puis « La Chute ». Celui qui va partir entame un retour vers la matière, vers le corps dans un livre emporté par le souffle d’une seule phrase. Elle devient un maillage étrange à ce que charrie le fleuve d’une vie que l’auteur a l’intelligence de ne pas confondre avec l’autofiction. Surgit un « sourd murmure tenace et indifférent », où toute supposée interprétation d’un ordre se transforme en une « imploration » particulière, une plongée étourdissante dans une série de propositions, de réminiscences, de raisonnements, d’informations intimes. La force de l’écriture fait patiner la dernière échéance selon diverses occurrences où l’humour rend plus cruel encore le dur désir de durer quelques temps encore.

     « L’ardore » des mots devient la concession ultime avant la terminale, un épanchement aussi sensible que dérisoire là où le son des mots maintient encore le sens d’une transmission au sein d’un enfermement « avant que la simple jouissance referme sa mutité sur elle-même ». Cet « avant » fait le sel d’une langue sortie d’une bouche sans lèvres au moment où l’auteur fait un dernier tour du propriétaire aussi imparable, profond que dérisoire. Reste donc le « suspens du sinistre » cher à Mallarmé en un temps habilement torsadé pour conserver quelques « plis » deleuziens entre « le potentiel du neuf et l’inactuel de l’inutilisé ». Mais à peine entamé chaque segment phrastique bifurque en une perpétuelle mise en abîme dans ce qui tient d’une catastrophe comique. De quoi ravir un autre auteur cher à Paul Otchakovski Laurens : Valère Novarina.

     Propre convive de son histoire inconnaissable Cholodenko permet au discours donc à la vie de se poursuivre par des derniers accrocs et incidents de parcours où la femme prend des formes aussi sulfureuses que dérisoires - de la poupée gonflable à l’actrice sur écran blanc de jours noirs. Le tout dans un continuel jeu de miroirs avant que la langue se retire et que les images se referment. Restent pour l’heure (la presque dernière) quelques raisons - valables ou non - d’adhérer à l’état du monde voire de sacrifier à une certaine allégresse (mais le « certaine » est important).

     S’affranchissant de l’écriture conventionnelle en segments. Cholodenko construit son livre comme un ouvrage de maçonnerie. L’absence de devenir établit sa souveraine adorable évidence. Mais l’inverse est tout aussi vrai. La pensée se construit, se forge de courants profonds et épurés. Ils prouvent que toute formule est impossible et qu’il n’y a pas de règle. Sinon qu’à chercher trop de précision la vérité s’éloigne. Surgissent à sa place des densités déviantes. Elles prennent de la hauteur tout en se chevillant au vide prochain où elles se cristallisent. Chaque élément grouille, agité d’un mouvement « particulaire » qui le relie aux autres. Le « mort ?» n'adhère plus aux apparences du monde. Il décale le motif, provoque un décrochement visuel. En écho demeurent le vertige et la fascination. Est atteinte une forme de perfection, de pureté et d’ouverture des lignes. Tout un travail on s’en doute préside à une telle ascension mais le livre donne l’impression d’être écrit d’un seul jet et d’un magistral coup de pied de l’âne. Celui-ci accorde au lecteur (forcément masochiste ou simplement lucide) une jouissance rare.