Il Salto de Christian Tarting par Matthieu Gosztola

Les Parutions

01 nov.
2013

Il Salto de Christian Tarting par Matthieu Gosztola

 

 

Que fait l’absence ?

Qu’est-ce que nous fait l’absence d’un être qui pour nous a compté, mélodiquement ?

 Pour le comprendre, il faudrait retirer au langage sa charge sémantique.

Il faudrait ne plus dire, mais sans cesser de dire, – car tout est langage.

 Il faudrait énumérer :

 

Aïe l’absence

Aouh l’absence 

Bang l’absence

Bêe l’absence

Bim  l’absence

Boum l’absence

Brr l’absence

Clac l’absence

Clic l’absence

Cocorico l’absence

Cot cot-codec l’absence

Coincoin l’absence

Couic l’absence

Crac l’absence

Crincrin l’absence

Crrr l’absence

Ding l’absence

Dong l’absence

Drelin-drelin l’absence

Dzim-boum-boum l’absence

Flac l’absence

Flic l’absence

Floc l’absence

Froufrou l’absence

Gioumpf l’absence

Glouglou l’absence

Hi-han l’absence

Meuh l’absence

Miaou l’absence

Ou-ouah l’absence

Paf l’absence

Pan l’absence

Patapouf l’absence

Patatras l’absence

Pif l’absence

Ping l’absence

Plouc l’absence

Pouf l’absence

Poum l’absence

Splash l’absence

Tac l’absence

Tam-tam l’absence

Pouf l’absence

Poum l’absence

Splash l’absence

Tac l’absence

Tam-tam l’absence

Tic l’absence

Tic-tac l’absence

Tilt l’absence

Vlan l’absence

Zim l’absence

 

Pour faire surgir l’absence, mélodiquement, pour qu’elle dessine au moyen des mots l’effacement d’un être (en l’occurrence Alain Gibert, guitariste puis tromboniste de jazz) tout en nous le faisant ressentir intimement, cet être, par la façon qu’il a de s’effacer au moyen du langage (paradoxe que soulève et résout bellement le poème*), Christian Tarting fait beaucoup mieux.

 Il compose une voix – avec une précision d’orfèvre (rien n’est lourdeur, dans cette voix qui articule sa présence au monde, au disparu et à elle-même).

 Une voix, mais alors il faut reprendre la définition qu’en donne Lacan lors de son séminaire « Les non-dupes errent » (1973-1974), et plus précisément pendant la leçon du 9 avril 1974, le texte de cette leçon étant demeuré inédit : « La voix se définit d’autre chose que de ce qui s’inscrit sur un disque, et sur une bande magnétique comme il y en a tant qui s’en régalent, ça n’a rien à faire avec ça. La voix peut être strictement la scansion avec laquelle tout ça je vous le raconte ».

 Et la « scansion » (qu’est la voix) par quoi le poème peu à peu paraît, apparaît, c’est cela.

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 Cela : « l’onde », écrit Tarting.

C’est-à-dire une eau – dans son mouvement.

 l’auteur fait du souvenir – une eau – la présence du disparu – est minerais – & l’eau du souvenir – a un effet – sur ce minerais – précisément – par son cycle – en circulant – en boucle – des hauteurs – de la mémoire – vers les bassins – du ressenti – l’eau liquide – lessive – le sous-sol – de l’absence – & en dissout – les éléments – les plus solubles – pour les précipiter – en sels – dans les estuaires – des pages – ou les salines – des poèmes

 « l’ombre

et le ciel

perdu des lèvres,

ce qui sommeille du toucher,

ici presque

oui le souvenir

d’une vieille photo

vécue à

l’échancrure

à cette avance

 

[…]

 

encore strié par

l’eau encore

lovant sa chute,

un ripieno de ce

qui tremble et lentement

s’écrit

à même

le geste,

c’est alors

cela,

le puisque de la peur

versé »

 

 

 * L’auteur s’exclut du poème qu’il fait résonner comme pure présence, c’est-à-dire comme présence à même de pouvoir accueillir l’autre – l’autre qui peut alors se mouvoir dans le texte : y vivre.