' j de Caroline Sagot Duvauroux par Anne Malaprade

Les Parutions

31 mai
2015

' j de Caroline Sagot Duvauroux par Anne Malaprade

 

Ce livre articule trois ensembles réunis par un « je » transpercé autant qu’ajouré. Le premier, le plus vaste, décline une série de questions horizontales qui traversent de part en part l’unité d’une double page, chaque question se déployant à partir du fragment « l’absence peut-elle », incise complétée par des formules inquiètes dont voici les premières expressions : « L’absence peut-elle [pli central] ce que la présence, étrange, accomplit ? », « L’absence peut-elle [pli central] l’instance », « L’absence peut-elle [pli central] la préséance », « L’absence peut-elle [pli central] confier à la mémoire ta colère dans la ligne », « L’absence peut-elle [pli central] affranchir la présence du seuil ? ». Le second ensemble, bien plus resserré, narre une rencontre pronominale autour du triangle je/tu/il. Le dernier retrouve le motif de l’absence, cette fois décomposé en une liste d’énoncés plus ou moins lapidaires qui conduisent le lecteur à un provisoire point de chute (pas de point final justement), chute qui prend la forme d’une ville, Tanger — l’ouvrage s’ouvrant sur Rabat la mal-aimée : « Je n’aime pas Rabat. Ni les chats. Ni les maisons coloniales. »

         Le titre nous force à quitter, d’emblée, la posture pronominale. Par habitude, par vanité, par commodité, par amour-propre diraient les moralistes du dix-septième siècle, nous écrivons, disons, prononçons « je » tout au long de nos vies : « Oui bien sûr les vanités mais n’est-ce pas encore trop que dire vanité ? ». Le temps d’un livre, il s’agit de déshabiller ce déictique, de le fragiliser certes, de le suspendre, mais surtout de nous surprendre à entendre le souffle et l’invisible dont il est modelé. Ainsi l’apostrophe qui le précède — ‘j — évoque-t-elle le fantôme (l’être aimé et disparu peut-être) sans lequel aucun « je » n’advient. De quoi « je » est-il fait ? Sur quels riens repose-t-il ? D’où vient-il, où va-t-il, que veut-il, vers qui, vers quoi se tourne-t-il ? Quelle paradoxale et scintillante présence instaure-t-il, si ce n’est ce que l’on appelle, le plus souvent, fuite, disparition, manque, désaccord, schize ? Seule une langue heurtée et fracassée, une langue hachée, sèche, aride, entêtée et têtue, peut traverser ce questionnement. La syntaxe est rompue, arrêtée, constamment freinée dans ses élans. Des phrases, certes, mais surtout pas de propositions complètes. Des énoncés, sans doute, mais qui refusent de livrer l’intégralité d’une équation, d’une expérience ou d’un rapport. Il s’agit d’ouvrir un mot qui n’en est pas un (« je », « tu », « me » par exemple), de le disséquer tout en préservant sa force de frappe. On frôle toutes les entités qu’il accueille, et qui sont suggérées par des parenthèses vides. Car tout « je » est pluriel, autre, étrange, vibrant ; tout « je » est « tu » (pronom et participe passé), tué, taiseux. Caroline Sagot Duvauroux continue de placer un, des, plusieurs signes autour de ce « je » anorexique et affamé, exigeant et excessif, toujours en deçà, voire en devant de ce qu’il est censé représenter. Elle fait se détourner la phrase d’elle-même, violente les copules, maltraite les coordinations et les juxtapositions, dénude l’apparat que constitue toute grammaire. « On s’est terré dans l’abstrait. On a faim tout de même. On a dit : sans le manque, rien. En bouffant ses oignons ». Ecrire, c’est, surtout, ne pas céder à la tentation du remplissage, à l’avantage du plein, au bénéfice du complet, à l’équilibre du système. Ainsi compose-t-elle son texte en dénudant la langue de ses artifices et de son arsenal rhétorique. Elle grave, ou trace, sur une page de pierre, sur une page-pierre, son corps pronominal, en mettant à nu ce que le bon usage conseille jusqu’à l’ordonner. Elle pourrait se taire — à plusieurs reprises cette option est lancée, provoquée, testée —, elle pourrait chanter, elle pourrait pleurer, elle pourrait mourir, elle pourrait trahir. Si l’âme et l’esprit des mots se sont envolés, si Dieu ( !), si l’oubli, si le passé les a rappelés, reste leur corps, subsistent leur squelette, leur charpente. Et c’est avec ce matériau le plus pauvre, avec cette matière abandonnée et défectueuse que l’écrivain parvient à figurer ce que constitue le sens (direction et signification) de toute adresse. L’envol et l’envoi, l’élan, la pulsion : ce mouvement dansé, cette chorégraphie saisissante par lesquels « je » tombe amoureux du « tu » au point d’inventer l’ « il ». La parole est énergie, belle malgré elle, surtout lorsqu’elle a le courage de la « désinvolture » et l’audace de la « contingence ».