James Sacré d'Alexis Pelletier par François Huglo

Les Parutions

16 sept.
2015

James Sacré d'Alexis Pelletier par François Huglo



    En mai 1944, Pierre Seghers publiait le premier volume de sa collection Poètes d’aujourd’hui : Paul Éluard, par Louis Parrot. En juin 2007, Cécile Odartchenko inaugurait par un Pierre Garnier, qu’elle signait, la collection Présence de la poésie de ses éditions des Vanneaux. Ces deux livres se ressemblent : format, structure (étude, photographies, anthologie). Mais beaucoup de choses ont changé. Le nom de l’éditeur est devenu celui d’oiseaux migrateurs. Celui de la collection peut rappeler Poésie présente, la revue de René Rougerie, mais la présence de la poésie ne renvoie pas à une poésie de la Présence. James Sacré serait plus proche de l’intention et du geste de l’éditrice quand il dit à Alexis Pelletier, au cours de leur entretien : « Je ne sais pas quand on a pour de bon commencé à ressentir la présence d’un texte comme étant assez celle d’un corps vivant… peut-être d’emblée avec les premiers essais d’écriture humaine parce qu’ils étaient des gestes de vie, autant que ceux des bras et des jambes. Et je ressens bien en fait un geste de mots comme étant une sorte de geste du vivre ».
     Tout n’a pas changé. Dans le premier P.A. Seghers se rencontraient trois résistants : l’éditeur, le poète, et son préfacier, lui-même poète et auteur de « L’intelligence en guerre » . Avec le Garnier de Cécile Odartchenko, avec le Sacré d’Alexis Pelletier, en chacun des volumes de la collection, les formes de la résistance ont changé, mais l’intelligence, le cœur, sont toujours en guerre. Citons les premiers mots (le premier titre) du livre de Pelletier : « James Sacré. Figures de l’accueil ». Le poète se défend de tout engagement, mais le mot « accueil » fait de la résistance, il devient de plus en plus « politiquement clivant », de même que le mot « tolérance » : un mot seulement ? Un espace ouvert seulement « dans la langue », une « possibilité d’amitié » seulement « entre les mots » ? Citons cette réponse de Sacré à Pelletier : « Je voudrais pouvoir utiliser le plus précieux et le plus recherché aussi bien que le plus grossier et le plus trivial, pouvoir faire se côtoyer tous les niveaux de langage… non pas pour surprendre et choquer, mais pour que la langue devienne un espace de tolérance et d’amitié possible, de colères et de heurts qu’on puisse aussi éventuellement montrer, entre tous les mots ».
    C’est d’abord à travers les mots que James Sacré s’est senti étranger… à sa propre langue ? Il n’avait pas de langue propre : ni le français officiel de l’école, ni le poitevin que parlait son père avec plaisir. Aujourd’hui encore, c’est parce qu’il est étranger aux deux langues qu’il les accueille. Et si l’amitié, accueil de l’altérité (cf Montaigne), est (pas seulement entre les mots) une possibilité, jamais une obligation, c’est que l’accueil « sait choisir ». Sacré rappelle « qu’en latin un des sens de legere (lire) est justement choisir ». La « gaucherie affectée » de son langage d’étranger, de migrant entre les langues, est donc « une ruse ».

    Au poitevin et au français, les hasards de la vie ajouteront l’américain (la langue de sa femme, celle du « Smith College » de Northampton, Massachussetts, où il enseignera), un peu d’espagnol et d’arabe. Entre ces langues, celle du poète façonne des « passages » qui « vont toujours dans le sens d’un agrandissement de l’expérience. Et non dans celui d’une crispation nostalgique et mélancolique ».

    L’espace de l’accueil, de l’effort d’adaptation, de la possibilité d’amitié, de l’affinité élective et de la lecture, est aussi celui du doute. James Sacré « oblitère définitivement la question de la naïveté en ce qu’il participe d’un doute généralisé sur les outils de la langue, sur la valeur et sur l’efficacité de ce qu’il écrit ». Pas de langue propre, donc pas de hiérarchie : les langues naissent et demeurent libres et égales en droits, parce qu’elles naissent dans l’oreille du poète, sous son œil et entre ses mains. Elles sont matière et manière, son « baratin » les « barate ». Descendue de son piédestal, quand le poète Sacré répond au poète Pelletier : « on peut continuer de vivre n’est-ce pas, sans croire pour autant à l’entière importance de sa propre vie » (on dirait du Rosset), la poésie boulange. Écrire n’est « qu’un vain geste de vivant », et Sacré n’oublie pas que le patois a été (et reste) « la levure de (sa) boulange de langues ».

     Matière et manière : la thèse écrite par Sacré au Boston College entre 1970 et 1972, et publiée en 1977, avait pour titre Un sang maniériste, sous-titre : « Étude structurale autour du mot sang dans la poésie lyrique française de la fin du seizième siècle ». La langue d’élection de Sacré n’est pas celle, fortement hiérarchisée, du « grand » siècle : « Relisons donc Sponde dans l’esprit d’une poésie qui s’inquiète et s’émerveille de tout ce que peut donner la langue au poète, et qui ne s’y cherche pas des refuges ou des trônes, ni des domaines réservés ». Cités par Alexis Pelletier, ces mots de Sacré présentant, en 1989, D’amour et de mort. Poésies complètes de Sponde aux éditions de la Différence, nous parlent aussi de Sacré, de la « porosité entre l’essai et le poème » et « entre poésie et sémiotique » qu’il établit, selon Alexis Pelletier qui cite ce vers : « C’est pourtant qu’avec des mots qu’un poème s’arrange une façon d’être ».

    Manière d’être : éthique ? Seulement du poème ? Du vivant s’y implique, y travaille. Le travail se méfie des outils qu’il éprouve. Travailler une matière, c’est la tenir à distance. Sacré « se joue du poème voire du poétique », se moque de « la nostalgie d’un paradis perdu » : « l’enfance est beaucoup de merde chiée », écrit-il (Des animaux plus ou moins familiers, André Dimanche, 1993). Parfois « provocation discrète » quand il traite de mitres comme d’espèces de poires (Follain savourerait), l’humour est pour Sacré mise à distance, questionnement, outil de mesure (de refus de la démesure) et moment du lâcher-prise, ruse pour lâcher le sujet, son illusion de maîtrise. Sacré dit à Pelletier : « C’est en fait depuis toujours (ou depuis longtemps) que tout m’est à distance. Le monde, les mots, et moi-même ». Sacré n’a décidément pas l’étoffe du « salaud » sartrien, ce n’est pas l’esprit de sérieux qui l’étouffe. Pensant à la parole emprisonnée de Darwich, il considère la sienne comme « vaguement futile, si même, à l’occasion, agréable à entendre ». À la question posée par le titre La poésie, comment dire ? (André Dimanche, 1993), il répond : « écrire, c’est pour aimer (personne qui sache où s’étend ce continent de l’informe) au-delà des limites rassurantes, dans le risque et le don, et la jouissance, en une espèce d’errance comme orientée pourtant. Écriture, amour sans objet vraiment connu qui s’empêtre en des impatiences, des maladresses, des faiblesses et bien sûr des colères et des haines aussi ».

    L’accueil invite à l’échange, à la réciprocité : l’entretien sur la poésie de Sacré n’oublie pas plus celle de Pelletier que l’album de photos n’oublie les éditeurs Louis Dubost, Djamel Meskache, François Boddaert, Georges Monti, le graveur Yvon Vey, les traducteurs David Ball (U.S.A.), Abdelkader Hajjam (Maroc), Emilio Araúxo et Celso Fernandez Sanmartin (Galice espagnole). Ils passent, avec les lieux photographiés, à bonne distance, à bonne proximité, d’êtres vivants, avec les vanneaux de l’éditrice et l’âne photographié par Abderrazzak Benchaabane. Descendue ou tombée de son piédestal, la poésie respire quand même beaucoup mieux. Et l’anthologie lui ouvre un jardin.