Je voulais m'en aller mais je n'ai pas bougé de Jean-Jacques Viton par Éric Houser

Les Parutions

18 avril
2008

Je voulais m'en aller mais je n'ai pas bougé de Jean-Jacques Viton par Éric Houser

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De l'ensemble au détail, c'était le conseil répété (la prescription) d'un professeur d'arts plastiques, à l'époque on disait de dessin.
Variante : du général au particulier (« rhétorique de l'entonnoir »).
Quand on lit un livre de Jean-Jacques Viton, on dirait que c'est exactement l'inverse. Mais « du détail à l'ensemble » ne serait pourtant pas plus juste pour décrire la méthode Viton. C'est que l'opposition n'est pas si évidente. Ou que dès lors qu'elle se donne pour telle, c'est à la brouiller que l'écriture (cette écriture) s'emploie.
Dans la treizième section (section-poème) de ce livre qui en comporte vingt-quatre, il y a une séquence sur les émondeurs de platanes :

...ils sectionnent
les branches légères qui tombent au ralenti en tournoyant
ils scient les branches grosses qui plongent directement


Est-ce qu'avec l'écriture il ne s'agit pas aussi d'émonder, c'est-à-dire de tailler, dans le réel, des segments, ce que Jean-Jacques Viton appelle des restes de situations ? Pas dans un but prophylactique comme pour le platane, mais heuristique : afin de découvrir des faits.

Chez le platane (... ) ce qui est insupportable
c'est la confiscation de ses branches coupées
une broyeuse SADE les transforme en boue gluante


L'opération du poème n'est pas de confiscation, mais tout à l'opposé de restitution, aussi dans le sens de reconstitution d'un texte altéré. C'est le texte du monde qui est altéré : un trop-plein d'images (télévision sur toutes les chaînes) qui empêche de voir, de percevoir. Qui empêche de mettre en rapport, donc de penser. Attention, il ne s'agit pas de verser dans l'iconoclastie, dans une posture contre l'image dont les limites sont connues.
Mais, un peu à la façon des combine paintings, l'écriture peut disposer les branches légères et les branches grosses dans un nouveau tableau. C'est à dessein que j'emploie ce mot, disposer, car dans l'écriture de Jean-Jacques Viton il me semble que c'est, des cinq moments de la rhétorique, celui de la disposition (le plus spatial, le plus scopique) qui est constamment accentué. La disposition n'est pas seulement dans le montage des sections qui fait le livre, des séquences qui fait la section-poème, mais aussi dans les unités plus petites. Ce qui fait par exemple écrire « les branches grosses » plutôt que « les grosses branches », ou « la forte colle des associations ».
Et bien d'autres montages syntaxiques singuliers. Il faut insister sur l'affaire de la perception dans les livres de Jean-Jacques Viton. C'est par là qu'il est politique, si l'on est d'accord sur le fait que politique et perception s'impliquent réciproquement. Question de points de vue, d'échelles, de proportions, de rapports. Le corps perceptif est un instrument scopique :
l'extérieur et l'intérieur, ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas mais qu'on peut essayer de nommer, comme « l'avancée du ver dans le bois d'une table ».
Il y a dans la quatorzième section une extraordinaire tentative de phénoménologie d'un état intérieur difficile à décrire, un « sentiment penché » qui met en jeu le corps, sa position dans l'espace, son mouvement (ou plutôt sa difficulté momentanée à se mouvoir, se saisir de lui-même) :

pour que ça passe écrire liquide ou gazeux
parce que la perception et l'opinion ordinaires
sont solides géométriques


Comme l'écrit Wittgenstein, ce qui est le plus difficile est d'exprimer l'indétermination correctement et sans la falsifier. Dans la terrible quinzième section, qui vient juste après, est décrite une scène de reconstitution sur table, par les bourreaux eux-mêmes, d'un massacre :

ce n'est pas un récit   c'est une phrase qui s'échange

L'écriture parvient ici à affronter fortement le réel, pour le restituer sous un angle différent de celui de la perception et de l'opinion ordinaires, quoique dans la langue commune : c'est ce qui fait sa nécessité et sa beauté.