Jean-Pierre Bobillot par François Huglo par Alain Frontier

Les Parutions

27 août
2016

Jean-Pierre Bobillot par François Huglo par Alain Frontier

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Contre un Mallarmé

 

Il était temps (depuis le temps !) de dresser un premier bilan Bobillot — ce que fait aujourd’hui François Huglo (bravo, François) dans un volume de la collection « Présence de la poésie » — laquelle collection, fondée en 2007 par Cécile Odartchenko (bravo, Cécile), prend la relève, tout le monde vous le dira, de l’ancienne, célèbre et si utile  collection « Poètes d’aujourd’hui » de Pierre Seghers. On a donc :

1° une étude de 40 pages de l’œuvre par François Huglo ;

2° un ymagier de 16 photos (+ une en couverture) ;

3° un choix de textes de Jean-Pierre Bobillot (100 pages),

le tout suivi de trois jugements en ligne, d’informations touchant la traçabilité, de renseignements bibliographiques et d’une fable des chatières.

Les photographies ne sont pas là pour l’anecdote : rien sur la vie privée de l’artiste, ni sur sa vie mondaine. On ne le voit pas (comme le montra par exemple Marie-Hélène Dhénin à Cerisy-la-Salle le 27 août 1999) apportant leurs biberons à ses filles Marianne et Clémence, ou bien (Paris, 10 juin 2016) conversant à bâtons rompus avec un Jean-Luc Lavrille ou un Jacques Demarcq sur le trottoir de la rue de l’École polytechnique. Ici, Jean-Pierre Bobillot apparaît toujours en scène, en action, et devant son public : disant, expliquant, scandant, vociférant, et déroulant avec jubilation (car la jubilation est la forme même de sa poésie) ses interminables listes : « POésie C’EST l’insu, l’insufflé, l’insu insufflé / POésie C’EST l’insuccès assuré / POésie C’EST plié / POésie C’EST pesé / POésie C’EST la succion susurrée, l’instant & la durée, la diXion fissurée / POésie C’EST ni rêver ni pas rêver… »

Il y avait eu au début (j’imagine), je veux dire au vraiment tout début, un amour (irraisonné ?) de la langue — sinon pourquoi poétiser ? — et en même temps une méfiance (instinctive ? — « Écrire, c’est une certaine manière de se méfier », dira-t-il) à l’égard des « mots de la tribu » (c’est-à-dire de la com’, comme on dit maintenant) et la nécessité de tout faire pour échapper aux codes de la vulgarité. Le désir aussi de comprendre comment tout cela (la langue, la fiction, le sujet, le réel) fonctionne — ou ne fonctionne pas. Quand je le rencontrai pour la première fois (le 10 décembre 1973 à Paris, 4 place de la Nation), Bobillot avait lu Mallarmé (lequel exerçait encore sur lui une particulière fascination) et commençait à se passionner pour Ricardou, pour la théorie du texte, en même temps que pour la musique rock et le cinéma d’avant-garde (si j’ose encore employer le vocable interdit).

Sa première entreprise bouleversante et véritablement fondatrice, celle qui permit à sa poésie de soudain devenir ce qu’elle est, fut de crever une bonne fois le matelas des mots, sur lequel, qui sait ? il aurait pu tout aussi bien s’endormir pénardement1 ad aeternam : «  Crevez le matelas de mots… », qu’il écrit, « Rêvez le matelas de mots. /… Mots du matelas, matelas du mot. / Os du matelas, matelas du mot : / Os du matelas, matelas-dos… / Tordez le matelas-dos. / Sortez les os du matelas (ah !)… » Et je me souviens avec émotion que la première version de ce poème majeur fut publiée dans le premier numéro de la revue Tartalacrème, en février 1979.

Crever le matelas de mots, c’est vite dit. Encore faut-il savoir comment s’y prendre. Une des premières méthodes mises en œuvre par Bobillot fut le bégaiement. D’où ce conseil qu’il feint de donner à un jeune poète : « Commence toujours par bégayer devant ta morte » — lequel conseil demande à être suivi à la lettre. Par exemple : « ansgr ess ezzd és int égr ezztr r rr r s » (soit en clair : « trangressezzzdésintégrezzz »). Le bégaiement (la machine langagière qui déraille et se détraque) n’est pas seulement déconstruction (sacrilège) de la langue, il est avant tout générateur de jouissance, celle qu’on éprouve à seulement retrouver la réalité de la parole, je veux dire sa matérialité même, soufflerie des poumons et travail des consonnes, leurs explosions, leurs frottements, chuintements, raclements, sifflements … Non seulement « le bruit de la langue », mais « la langue elle-même comme bruit ».

Matérialité de la langue, et du même coup matérialité du poème. Pas seulement parce que le geste accompagne la parole (Actio in dicendo una dominatur, disait Cicéron), mais parce que, plus qu’un simple support, le medium2 choisi ( « un coup d’Idée jamais n’abolira le medium ») est un de ses paramètres essentiels. On comprend dès lors l’intérêt de Jean-Pierre Bobillot pour les poètes sonores (Heidsieck, Dufrêne, et bien d’autres, et bien d’autres…), et qu’à l’idéalisme d’un Mallarmé il ait opposé le matérialisme sonore d’un René Ghil.

À cette jouissance articulatoire s’ajoute une jouissance que j’appellerais volontiers syntagmatique, et qui naît de la seule énumération, interminable, jubilatoire, des automatismes consensuels (« … C’est comm’ les steppes sans les hordes / comm’ l’éponge sans les cordes / les cordes sans les hallebardes/ ou l’Capital sans ses chiens d’garde / c’est comm’ la prose sans ses chiens noirs / comm’ Renoir sans les canotiers… »). Alors les « mots de la tribu » ne sont plus écartés mais entraînés dans le flux d’une étourdissante poésie combinatoire qui du même coup les sauve. Car une fois ces mêmes mots libérés des automatismes consensuels dans lesquels ils étaient piégés, plus rien n’enferme ni n’arrête le texte : entre raison et déraison, sérieux et drôlerie, les significations se heurtent, se télescopent, se contredisent, rebondissent, jusqu’à rendre possible enfin l’émergence d’une pensée qui ne serait plus dictée : « L’avenir c’est déjà demain L’av’nir c’est d’l’histoire ancienne l’avnir quelle antienne L’avnir c’est peut-être un’ madelaine mais sûrment pas ma tass’ de thé L’avnir ça n’mange pas d’pain mais d’la brioch peut-être L’avnir est c’qui t’pend au nez si tu lui fais d’l’œil comm’ça… L’avenir est-c’que ça vous dit quelque chose ? L’av’nir c’est la privatisation d’la vie privée la privation d’vie privée, mais aussi…. etc. etc. »

Jean-Pierre Bobillot « le rocker des grammaires », écrivait je ne sais plus quel critique… Huglo reprend la formule — mais soudain il hésite : poésie rock ou poésie pop ? « Le rock, c’est le concert ; la pop, c’est l’album… le rock est sérieux, la pop est parodique…» Une chose est sûre : jamais personne n’entendra Bobillot nous chanter « On m’appelle l’idole des jeunes… » (si vous voyez ce que je veux dire). Jean-Pierre Bobillot n’est pas une idole, mais un travailleur. Il insiste : « JE est un autravail » (en un seul mot). Il est de ceux qui, comme Rimbaud et quelques autres, ont compris que je est à inventer, que le sens (le sujet) ne précède pas le dire ni le cri, mais vient après.

 

1. L'orthographe peinardement, quoique fautive, est également admise.

2. Medium dans le sens où J.P. Bobillot l'enploie dans son Précis de médiopoétique (in Quand éCRIre, c'est CRIer, éd. Atelier de L'Agneau 2016)