Journal d'un poète de Sergueï Essenine par Christian Désagulier

Les Parutions

31 mars
2015

Journal d'un poète de Sergueï Essenine par Christian Désagulier

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   Dans son autobiographie de deux pages, Sergueï Essénine en fait l'annonce : ma vie est dans mes poèmes : Le journal d'un poète, tous les poèmes sont les pages d'un journal du poète, tous les mots des poèmes sont des faits en tant qu'ils sont le processus d'un choix, d'une détermination qui est celle du poète d'écrire le poème nuits après jours : le titre, que Christiane Pighetti a choisi de donner à ce choix de poèmes, le redit.

   Des premiers poèmes de l'adolescent paysan lettré et pratiquant aux monastères de la province ultra russe de Riazan - insertion qu'il revendiquera jusqu'à la fin volontaire de sa vie, dont il choisit le moment et le lieu, de l'adolescent à l'adolescence et la paysannerie radicale - des poèmes à bouleaux, orties, lac, rossignol,  bleuet, roseau, liseron, pic-vert, coursier, fille, cloche, brume :

 

Sur les pentes abruptes de genévriers tout est calme.

L'automne, jument rousse, se frotte la crinière.

 

Du linceul alluvial qui borde le fleuve

on perçoit de ses fers le cliquetis bleu.

 

Le vent comme un prélat, d'un pas précautionneux,

aux ressauts du chemin froisse la feuillée,

 

A la branche du sorbier il effleure d'un baiser

les sanglantes blessures d'un invisible Christ.

(1914)

     En passant par la rencontre intimidante d'Alexandre Blok des années 15 – qui fait songer à celle de l'adolescent paysan Rimbaud avec Verlaine - rares celles et ceux qui pouvaient l’intimider - l'intimidant de beauté Essenine, l'inhibant des femmes successives passionnaimées jusqu'à Isadora Duncan devant l'enfant poussé dépassant de l'adulte à la blonde épaisse, brillante et bouclée chevelure.

    Puis le poète des poèmes imaginistes en cette époque d'avant-gardes - acméistes, formalistes, obériouty ou zaoumnik - de Révolution octobrale dans le fond et la forme de savoir, demain déjà perdu pour aujourd'hui, de quoi après-demain pourrait être fait - dans ce contexte, l'amitié paradoxale de Vladimir Maïakovski[1], l'amitié grondante de l'homme à l'homme, entre hommes d'égos proéminents, l'amitié pour le délégué-poète de la jonction de la campagne à la ville, que rapproche l'intensité du serrage des attaches au moi, à marques rouges d'accompagner l'histoire qui commence à claudire :

 Ne plus aimer ni la ville ni mon village

comment le souffrirais-je ?

Je largue tout. Me laisse pousser la barbe.

Et je vais bourlinguer en Russie.

J'oublierai livres et poèmes,

J'irai le ballot sur l'épaule

Au noceur dans la steppe, on le sait,

Le vent fait fête comme à nul autre.

(1922)

     De cette traduction, qui focalise sur la narration, l'exactitude sémantique, jusque du langage familier, qui laisse l'esprit agiter les bras au fond flou du champ, on regrettera que rarement le poème poigne du français, avant ni après 1917, quand la mélodie scandée devient atonale et puis quand en 1925 les dièses reviennent à la clé. On regrettera l'absence de possibles équivalents harmoniques et que la rythmique grecque d'ïambes et de trochées s'évapore sans alternative - paroles seules de chansons.

    Sergeï Essénine toujours la corde au pied du pieu fiché d'enfance, corde qui coupe l'horizon des longs poèmes qui marchent à l'Essénine, ainsi l'Homme noir

 

A ces poètes, si je les aime !

des gens marrants

on trouve toujours chez eux

quelque fameuse histoire de cœur.

quelque monstre à cheveux longs,

tourmenté par le sexe,

à palabrer sur les mondes

auprès d'une étudiante boutonneuse.

 

En quel bourg ? ...

J'oublie ... Je ne sais plus ...

Kalouga peut-être...

ou peut-être Riazan,

chez de simples paysans

vivait un jeune gars

aux blonds cheveux

aux yeux bleus ...

 

Or le garçon devint adulte,

qui plus est, poète;

- un peu courte sa poésie, mais

saisissante -

et il était une femme,

la quarantaine passée

qu'il appelait méchante fillette

et son adorée."

(1925)

    Et puis l'histoire gestuelle Pougatchev[2], son "Dit du prince Igor", jusqu'à son retour à Pouchkine - jusqu'aux poèmes de la fin, épaissis d'alcools, de colères, de dégringolades, de femmes et d'enfants, ses épouses, ses enfants, laissés à l'abandon - jusqu'à l'hôtel aux tuyaux attaché, aux derniers vers à l'encre rouge tarie aux bras :

 Dans cette vie mourir n'est pas nouveau,

               V'étoï giznyé oumirats' nié nova,

Mais vivre aussi, certes n'est pas nouveau.

               No i gitz', kaniéchna, nié novey.

(27 décembre 1925)

 

    Inconsolable frustration récurrente que jamais ne s'opère cette diagonalisation française, ce réalignement vertical susceptible de restituer la ligne musicale russe : le mélodire.

    Car c'est à chaque mot un défi à traduire, à chaque mot d'un poème russe, un défi aux degrés inconnus. De toutes les langues dans la nôtre, du poème russe dans la nôtre en particulier - de l'idiome-poème par excellence.

    Au point que le poème doit être poétiquement dépoétisé pour devenir différentiable comme le comprirent et l'expérimentèrent à leur manière les futuristes, au point d'en faire une forme d'analyse de Fourier - extraction poémathique dont il convient dès lors d'intégrer la fonction dans la traduction du poème qui est la vie[3].

    Quand le défi est relevé, c'est alors que la vérité du poème arque à éblouir, au toucher de la tige du vers sur le faire, sur les faits de langue.

 



[1]  Vladimir Maïakovski, Comment écrire des vers, La Nerthe, 2014, où l'on ne peut pas ne pas penser antagoniquement à la Philosophie de la composition d'Edgar Poe.

[2] Pougatchev, traduction de Franz Hellens et Marie Miloslawskv, GLM, 1926

[3] Comme ainsi l'a su rendre par exemple Yvan Mignot dans le poème hommage à Sergueï Essenine de Vladimir Maïakovski (poezibao ) et dans ses traductions de Velimir Khlebnikov (Action poétique) et Daniil Harms (Oeuvres en prose et en vers, Verdier, 2005.)