L'Anagnoste de Michèle Cohen-Halimi par Jean-Marc Baillieu

Les Parutions

09 mars
2015

L'Anagnoste de Michèle Cohen-Halimi par Jean-Marc Baillieu

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 Vers un livre (De la lecture)

 

 

L’Anagnoste de Michèle Cohen-Halimi  peut faire écho à cette phrase1 d’Imre Kertész : « L’important n’est pas le livre, mais le lecteur », ici la lectrice, une lectrice chevronnée, en matière de philosophie qu’elle étudie et enseigne2, et en matière de poésie aussi qu’elle n’ignore pas3. Michèle Cohen-Halimi, qui dispose d’outils théoriques, conceptuels pour lire et rendre compte, fut conviée en 2004 à participer à une nouvelle aventure revuistique du poète Claude Royet-Journoud, en l’occurrence Anagnoste, quatre pages insérées dans chaque livraison semestrielle du Cahier Critique de Poésie 4, publié par le Centre International de Poésie Marseille depuis 2000.  Il s’agissait, en-dehors de l’actualité recensée par CCP, d’écrire à propos de livres tirés de la bibliothèque de C. Royet-Journoud.

Dans Un test de mémoire, préface de son livre, M. Cohen-Halimi expose clairement la genèse du livre issu des vingt et une « études » (c’est le terme qu’elle emploie) ainsi publiées entre 2004 et 2014, majoritairement un livre étudié pour chaque livraison de la revue, chaque étude ayant un titre (l’un d’eux, primitivement Euréka, est devenu Enigme), et souvent une ou deux citations en exergue. Constatons d’emblée que l’ordre dans lequel apparaissent les études au fil des numéros d’Anagnoste / CCP n’est pas celui dans lequel elles figurent dans le livre : au-delà de l’ajout de l’article (« L’ » à Anagnoste), le passage de la revue au livre est ainsi patent et marque une émancipation, une différence, un au-delà de la revue (même si les articles sont repris tel quels, sauf un avertissement daté de 2014 précèdant une étude de 2008). Le temps a fait œuvre (de l’événement au monument ?) et le livre re-dispose les études, il en dispose par ensembles non homogènes : (Anagnoste)n° 5, 7, 14, 13, 16 ; n° 18, 2, 9, 1bis ; n° 12, 15, 19, 8 ; n° 11, 6 ; n° 10 ; n° 2, 17, 1 bis ; n° 20, 21, sept ensembles de tailles différentes séparés par deux pages de six bandeaux peints par Claude Royet-Journoud (un par Anagnoste paru, sa contribution en plus du choix des livres étudiés). Enfin, et contrairement à la parution en revue, l’ouvrage dont il est question dans l’étude n’est pas explicitement indiqué, sauf dans la table des matières, ce qui peut intriguer ou gêner le lecteur.

S’explique Michèle Cohen-Halimi : « Le livre m’est apparu, quand passant de l’indice au signe de l’anamnèse, je suis devenue consciente du procès circulaire illimité : écrire pour lire. », et même :  « …l’écriture seule rend la lecture possible. » car « Je croyais lire, j’écrivais, et je me remémorais peu à peu n’avoir jamais encore vraiment lu. » L’expérience Anagnoste aurait donc été révélatrice pour M. Cohen-Halimi, et Claude Royet-Journoud, sélectionnant des livres parmi lesquels elle en élisait un (le « rite » du choix se modifia avec le temps, C. R-J désignant ensuite seul le livre à lire), aurait été comme un « maître de lecture(s) », « un maïeuticien » selon les propres termes de M. Cohen-Halimi qui décrit aussi la relation « rituelle » nouée au gré de cette collaboration devenue exclusive, M. Cohen-Halimi contribuant finalement seule à Anagnoste 5. Cet aspect des choses, le « comment ça s’est fait », importe à M. Cohen-Halimi qui s’en explique clairement, sauf pour la mise en ordre, la « mise en livre » des études, études relatives à des livres de Roger Laporte, Daniel Oster, Marie-Louise Chapelle, Pascal Quignard, Emmanuel Hocquard, Jean Grosjean, Michel Couturier, Vèra Linhartovà, et quelques autres, des études qui, référant plus facilement à la linguistique qu’à la stylistique, restent avant tout réflexives, traçant ainsi un certain « profil » des livres étudiés, issu d’une lecture singulière et rigoureuse : il y est avant tout question du cheminement propre à chacun d’eux et qui, au-delà de ses thème et motifs, entraîne (ou pas) le lecteur.

 Peut d’ailleurs être encore citée Michèle Cohen-Halimi, lectrice active et réactive : « Les études sont des corps d’écriture engendrés par la distance variable où la lecture se tient dans le déroulement sans commencement ni fin d’une bibliothèque mentale. » « La lecture fait vivre hors de nous ses propres causes non résolues, comme des événements d’écriture. » « Nous voici tout à la fois dans l’enjeu de la lecture-écriture et dans l’intimité d’une chambre d’écoute.»

 

 

1.    L’Ultime auberge (p.79), traduit par N. Zaremba-Huzsvai et C. Zaremba, Actes Sud éd., 2015

2.    Maître de conférences à l’université Paris Ouest-Nanterre, ses recherches portent sur la philosophie allemande (Kant, Nietzsche, Adorno, entre autres).

3.    Via la revue Ligne 13, ses contributions aux revues de Jean Daive et au Cahier Critique de Poésie ; elle fut également co-responsable avec Francis Cohen du (controversé) dossier « Les Intensifs –Poètes du XXIe siècle », revue Minuit, n°735, Minuit éd., 2008

4.     On peut s’interroger sur le statut d’Anagnoste : incluse dans CCP, est-elle une rubrique de celle-ci (comme, mêmement placé, le Journal de Joseph-Julien Guglielmi dans les livraisons antérieures de CCP), ou une « revue » ? Stricto sensu, n’ayant pas de n° ISBN, sa parution dépendant de CCP (sans CCP, pas d’Anagnoste), sans conditions d’abonnement autonomes, ses pages étant rémunérées par CCP, et Michèle Cohen-Halimi figurant dans la liste des collaborateurs de CCP, Anagnoste ne peut être considérée comme une revue. Seule la volonté, la déclaration, le décret de son animateur Claude Royet-Journoud la fonde (subjectivement) en revue, décision adoubée par la direction de CCP (qui marque la distinction dans une page de publicité pour la revue par ex.). La fonction « revue » (qui fait histoire et ouvre des voies) permet probablement ce type d’écart.

5.    Les livraisons 3 et 4 ont requis les lecteurs Eric Pesty et Marie-Anne Guérin.