L'ange nu de Gérard Haller par Anne Malaprade

Les Parutions

02 déc.
2012

L'ange nu de Gérard Haller par Anne Malaprade

 

 

Le ciel sans les cieux, les nuages sans l’Olympe, une étendue désertée et cependant attentive à certaines promesses et à ce qu’il faut de partage, voici le cadre — tableau épuré — que Gérard Haller dessine depuis une dizaine d’années à travers des notes, des récits, des poèmes. Chaque livre se construit à partir d’une nouvelle au-delà du Bien et du Mal. Un constat, Dieu est mort. La seule parole est désormais humaine, don ou appropriation, cri ou exigence, lutte ou étreinte. La disparition divine, comme une autre folie du jour,  fait le vide ici et là-bas, en haut comme en bas, et pourvoit un néant dont la nudité mate et intégrale exige l’épure, cette disposition profonde à rentrer dans le changement et la nuance endeuillée des images. Le langage ne se referme pas sur soi, il promeut une demeure au sein de laquelle trouver l’énergie de poursuivre sans renoncer à la vigilance. Cette hyperlucidité observe les lieux et les occasions du danger, voit l’événement, habite un monde peuplé de sensations vives et flottantes. Ainsi le « je » continue de voir même lorsqu’il n’(y) a plus rien à voir. Le rythme des rapports entre invisible et visible met en place une langue phénoménologique : au plus près des phénomènes, dans l’expérience, contre le murmure éloquent, de que l’on croyait impénétrable surgit une familiarité apaisante. Le ciel articule une page et une proposition : « Comme s’il n’y avait qu’à regarder. On pourrait dire aussi : c’est le ciel lui-même, en opposant continûment à toutes nos quêtes d’image, de présence, de sens caché la même fin de non-recevoir, qui indique la voie, ou montre l’exemple. » Ce que le passé intime chuchote depuis l’oubli, ce que le livre augural — Météoriques — convoque jusque dans le présent : telles vont être les tensions à partir desquelles dialogue cet ouvrage.

Un premier dialogue, donc, qui donne son titre au diptyque. Une toile de Kupka, La Petite fille au ballon, à partir de laquelle l’air sourit, le visage se déclare. Corps ouvert telle une offrande sacrée alors même que toute transcendance est abolie. Une demande, un jeu, une attente, un geste : le poème avance dans la sensation en remontant le cours du souvenir, il devance la séduction et crée, par élimination, la condition infiniment finie : « Muse oui, Eve de nouveau et Vénus oui/mais nue. Ange nu maintenant. Simple/enfant ici tombée du ciel elle aussi, une/comme une autre, infautive et fatale/déjà et mère à venir, là et pas, vierge/et divisée déjà, mourante oui, revenant/comme ça nous annoncer la nudité/de l’amour ». Deux corps pensent de tout leurs corps. Ce retour vers l’inexplicable déploie avec retenue une discrète vérité : les organes génitaux, écrivait William Blake, sont la beauté.

Un second dialogue, intitulé Passer la nuit. Voyage dans la nuit qui traverse les stations suivantes : « à quoi bon », « départs », « un matériel de survie », « approches », « bords », « ensemble debout », « dialogue », « viens ». Autant de propositions manifestes qui, avec douceur, s’entêtent à dire, tentent et accrochent, parcourent les déséquilibres et manœuvrent les possibles. Il faut écrire pour la nudité, délaver le ciel, se prêter aux espaces amers, cheminer de paroles en paroles — Rilke-Nietzsche-Mallarmé-Deleuze-Bataille-Blanchot-Celan-Nancy —, être attentif aux épiphanies mineures, rompre le devenir lorsqu’il est évident, consentir aux insuffisances, et veiller à ce que les passages du possible au réel se fassent avec une exactitude sobre. Non pas tout dire ni mieux dire, mais incarner le désir de dire avec ces mots connaissants qui ne sauraient pourtant être connus. L’énigme est cette injonction, cette invitation à la promesse qui refuse le ressentiment en accomplissant une forme de présence : « viens », dit l’autre qui ne dit pas son nom. « viens », dit le texte à son lecteur, « viens », répond le lecteur à l’auteur qui l’a suscité. « venez », se compromettent les langues : français, anglais et allemand visent cet acte de parole où le tout du réel coïncide avec certaines échappées imaginaires. Le texte se déplie alors dans le jeu des langues en miroir. Il n’y en n’a pas de plus belle, car chacune invente l’inépuisable roman du langage poursuivant le récit d’une aventure : un entretien autrement infini qui joue l’origine et le destin d’une parole en une proximité nocturne et enflammée. « C’est tout ce que la poésie peut : entretenir le feu, répercuter l’appel ».