L'ANIMAL CENTRAL de Mathieu Brosseau, extrait

Les Parutions

08 juin
2016

L'ANIMAL CENTRAL de Mathieu Brosseau, extrait

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Séparer

 

 

 

« Comment expliquer sans expliquer »

 

          Cher Monsieur,

 

 

J'ai longuement hésité avant de vous écrire. Le temps ne m’a pas manqué, la concentration non plus, je suis simplement intimidé à l’idée de vous confier mes idées sur la question qui vous préoccupe.

Les hommes et les femmes dont vous vous occupez ont cela de commun qu’ils ont constitué une poche de peur en plein centre de leur cervelle. Et cette cavité vide et centrale irradie ; elle tisse ses liens de sens avec tous les autres nœuds du corps. Le lieu des perceptions est ainsi troublé par les signes du dedans.

Bon, tout ça c’est du blabla introductif, je vous l’accorde car tout ce qui est explicatif est un peu ennuyeux, comme quand on découvre les grains d’un tableau, ça fait faux, ça fait copie. Le rêve est plus là. Mais, je voulais quand même vous dire que les gens dont vous avez la charge sont là parce qu’ils ont glissé-luge sur de la peur-chutte et vous devez savoir – ou le saurez un jour, - que la peur coupe des tranches. Or séparer, c’est intelligent pour le charcutier mais pas pour Dame Nature ; elle, elle ne sait pas. Sait pas faire. Ça c’est juste une invention. Qui vient des crottes inopportunes. Moi, Monsieur, je voudrais pas trop expliquer ; mais vous, c’est votre métier, colmater. Alors, je voudrais juste vous donner un truc à moi, une formule : faut bien comprendre que si les secondes existent, la conscience diablement diachronique je veux dire, c’est parce que l’horloger a voulu séparer les secondes les unes des autres, comme je vous le disais, et se justifier. Faire de la pédagogie. Tout cela pour forger des moimoi, des mimi, des riquiqui in the bathroom, des je suis là, j’arrive dans cinq minutes, désolé pour le retard, je voulais juste finir mon saucisson, « ce qui fait tenir est mon idole », vous comprenez ? Tout cela sur les rails, la liberté conditionnelle des trains, « Mon passé est juste un rebus », vous comprenez ? Bref, ils ont eu la frousse. Le seul hic dans cette affaire, c’est que la frousse, c’est joli mais faut savoir que ces objets, ceux-là quand vous avez les yeux ouverts, ont autant de réalité que les cauchemars. Ceux qui font tenir. Eveillé ou pas, on ne le saura jamais. Vous voyez ce que je veux dire ? En fait, les gens dont vous vous occupez, ils séparent et glissent sur de la frousse-neige, ils se rapprochent d’une vieille vérité maya : l’horloge est un conte de fées qui a mis de la crotte dans les yeux.

Revenir vers sa première erreur n’est pas se tromper une deuxième fois. Dont acte.

Alors, s’il vous plaît cher Monsieur, soyez indulgent avec les personnes dont vous vous occupez car de là où ils sont, ils arrivent à voir des trucs sans peur. Ils font des jolis dessins avec des crayons de couleur. Et c’est pas mal. Leur retard n’est qu’une histoire de saucisson, et c’est déjà pas mal.

Veuillez recevoir, Monsieur, l’expression de mes considérations
les plus dévouées.

                      Le fou follet

 
Le commentaire de sitaudis.fr

 

extrait p. 56, 57 et 58
Le Castor Astral, 2016120 p.
12 €