l'avion & la mer se mêlent au son d'une trompette sans lèvres de François Rannou par Matthieu Gosztola

Les Parutions

08 sept.
2016

l'avion & la mer se mêlent au son d'une trompette sans lèvres de François Rannou par Matthieu Gosztola

La trompette du titre, c’est celle présente dans le requiem auquel l’ouvrage donne forme (dies irae ; tuba mirum ; rex tremendae ; recordare ; confutatis), et son (voix — celles qui émanent des noms — et musique — celle, mallarméenne, qui naît du langage, de ses unités phoniques et de la spatialisation des mots * — ), avec un souci du détail, de la justesse (l’on sent combien — travail du chanteur — trouver un timbre, une intensité et une hauteur qui soient justes est chez François Rannou une obsession), une économie de moyens remarquables.

Pourquoi un requiem ? Parce que pour François Rannou qui poursuit avec ce recueil un travail exigeant, il s’agit de mettre en musique, par le poème, l’ineffable dissolution du vivant dans la mort. Ce qui n’est pas, pour lui, une finalité. C’est un processus. Si le poète agit ainsi, c’est pour faire en sorte que cette dissolution se transmue (les êtres et leur devenir remontant délibérément le cours du temps, par la grâce du poème) en visages à chaque fois singuliers, en vraies voix posées dans la blancheur de leur souffle, murmurantes (clameurs de murmures) …

Et il faut, oui, il faut que la musique se fasse pour que « les noms oubliés » soient à même de « brill[er] en appogiatures ».

 

Aucun autre monument
que leurs paroles enfouies
surgissant à nouveau de
la terre. Qu’un dieu
quelconque entende
leur clameur muette !

Julien Friedrich Ambroise Johann, toi

qui, blessé, avais refusé
de te faire évacuer ? Et
c’est en allumant ta pipe dans
la tranchée qu’un obus t’a
enseveli – on ne voyait plus que
ton bras dressé seul

 

[…]

 

La Trompette sonne,
l’écorce des arbres
est une peau trouée par
les balles. Leurs fruits rouges
tachent ma chemise.
« Malheureux,
disais-tu, Julien
Friedrich Ambroise Johann
au jour dernier, qu’il n’y ait
aucun juge, que ma voix
soit dans la voix des vivants
comme un tremblement incandescent. »

 

[…]

 

La vie même sous nos yeux
suit les mouvements secrets
de leurs corps éparpillés,
soufflés. Nous
sommes leurs petits-enfants
nous parlons la même langue,
écoutons-les faire vibrer
en nous leur histoire
niée,
sacrifiée

 

[…]

 

On dirait une île ouverte
& fermée tu tiens
ma main pour descendre
je l’ai sentie respirer dans tes
mots transbordeurs
Ich weiss nicht

 

*

 

comme si de pouvoir
te serrer pouvait
ramener les noms oubliés qui
bruissent
brillent en appogiatures
au moment où nos
pieds hésitent à
se poser

 

*

 

il est impossible
d’y rester
le sable au sud ressemble à
la nuit fuguée qui
tombait
avec le silence
du phosphore

 

*

 

cette île en nous
une serrure
ouverte et fermée

 

« [L]a nuit fuguée qui / tombait / avec le silence / du phosphore ». Nous mettent à mal — de par leur vérité — ces vers, qui expriment, avec une nécessaire pudeur, l’horreur de la guerre, l’atrocité du siècle présent et du siècle passé…

Et, en effet, l’ouvrage de François Rannou porte en épigraphe cette citation de Répertoire (I) de Michel Butor (Les éditions de Minuit, 1960) : « Le problème que les Cantos s’efforcent de résoudre est complètement posé […] : comment se fait-il que l’harmonie du monde ait été brisée, qu’il soit devenu un enfer ? Est-il possible de sortir de cet enfer et de quelle façon ? »

S’il y a une réponse apportée, c’est bien celle-ci : « Le poète, lui, que fait-il ? Il travaille sur le tranchant. À la fois dans le monde, dans notre monde que Peter Sloterdijk décrit comme un mécanisme d’oppression stressante généralisé, et à distance, en retrait, dans une position de refus. Toujours de révolte. Sans illusion sur une quelconque unité à retrouver : le deuil est fait. Mais sans se livrer corps et biens à un éclatement mortifère. Ne lui faudrait-il pas, alors, façonner un espace de ressaisissement qui de notre monde permette de percevoir la vitesse, de comprendre la puissance et la fascination des images qu’il impose ? ? Dans la simultanéité des perceptions, cette saisie crée l’endroit où le corps et l’esprit se tiennent ensemble en des points de tension qu’elle n’a pas charge d’élucider mais de soutenir. »

 

* Ainsi les pages 86 à 91 s’inscrivent—elles bellement dans la mouvance d’Un coup de dé