L'idéal et la cruauté, Subjectivité et politique de la radicalisation SLD de Fethi Benslama par Emmanuel Laugier

Les Parutions

18 nov.
2015

L'idéal et la cruauté, Subjectivité et politique de la radicalisation SLD de Fethi Benslama par Emmanuel Laugier

 

 

 

     Qu’est-ce qui a été abandonné, et tu, dans l’espace et le temps où se sont élevées et où ont pu  croître l’esprit des Lumières ? Quelle(s) ombre(s) ont poussé dans celle(s) des Lumières, jusqu’à faire pousser les Anti-lumières les plus radicales ? Jusqu’à blesser un idéal qui « se rouvrira à chaque épreuve, et chaque épreuve convoquera un idéal-du-nous devenu hémorragique » ? Ce questionnement a une histoire, il ouvre celui du processus de subjectivation éthique que chacun d’entre nous se doit de penser comme défense de valeurs partageables, et justes pour tous. Les livres de Fethi Benslama parus récemment, l’un (La guerre des subjectivités en Islam*) et l’autre (L’idéal et la cruauté, Subjectivité et politique de la radicalisation**, Sld de F.B.) aident conséquemment à penser ces ombres, et ce qu’il appelle la guerre des subjectivités en Islam. Cette guerre des subjectivités, écrit Fethi Benslama «  désigne un plan de confrontation peu étudié dans les travaux actuels sur l’islam, entre des modes antinomiques d’être sujet, au nom du même Nom (…) Une question inédite va paraître et s’amplifier, dès lors : que sommes-nous aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’être musulman ? Elle gagnera en force au cours d’une période historique tumultueuse et violente, entraînant dans la dynamique angoissante de plus en plus de sujets, pour lesquels la réponse à cette question acquerra une valeur destinale. Si elle s’est imposée avec la puissance de propagation qui la fera parvenir jusqu’à présent, c’est qu’une brisure s’est produite dans le socle d’une constance vieille de 1400 ans, celle de l’évidence d’une communauté musulmane et de son sujet qui a cessé d’aller de soi, en ce sens que les différends qui ont toujours existé en la matière, ne portaient plus sur les modalités et les interprétations seulement, mais sur la possibilité même de cette communauté théologico-politique et d’un sujet qui lui serait appareillé. (…) La violence [qui en ressort] est une production historique dont la responsabilité revient aux humains vivants et non simplement aux textes. Les textes qui fondent durablement les sociétés humaines contiennent les possibilités de la paix et de la guerre, autour des enjeux des souverainetés/idéal du moi, des immunité/identification, des droits/jouissance. Ce sont les sujets faits par ces textes qui les lisent, les interprètent, en tirent d’autres textes qu’ils projettent sur le réel, afin de tapisser d’écrans épiques le tragique de leur existence. (…) J’ai laissé de côté dans cet exposé tout ce qui a trait à la dimension géopolitique et au jeu des puissances régionales, dont les violences et les manifestations ont produit des entités improbables dans des situations infernales où la raison s’est perdue dans la cruauté. Que serait le monde musulman aujourd’hui, sans la première école du djihadisme qu’a été l’Afghanistan, sans la destruction de l’Irak, sans les exactions israéliennes en Palestine, sans la confrontation entre l’Iran et l’Arabie saoudite qui a rallumé l’incendie entre chiites et sunnites ? Il est permis de penser que la terreur infligée par les puissants est responsable pour une large part de l’invention du terrorisme par les faibles ?

      La guerre actuelle dans le monde musulman donne lieu à une lutte à mort qui enfante des subjectivités agoniques dans un contexte où la politique devient thanatopolitique : le réglage de la politique non pas sur la conservation de la vie, mais la production de sujets qui choisissent de faire mourir et de se donner la mort au nom du préjudice dont la victime serait l’idéal blessé de la communauté, auquel ils sont totalement identifiés. »

 

 

* Nouvelles éditions Lignes, 2014

** Nouvelles éditions Lignes, 2015