La face nord de Juliau, sept de Nicolas Pesquès par Emmanuel Laugier

Les Parutions

17 juil.
2010

La face nord de Juliau, sept de Nicolas Pesquès par Emmanuel Laugier



Fabriquer la méthode





Avant même de poursuivre plus avant ce qui définit le travail d'écriture de Nicolas Pesquès, précisons que ce qui le caractérise d'abord comme un projet l'est tout autant que pas du tout : ou plutôt que ce qui se forme en apparence comme projet de scrutation d'une colline (ardéchoise - précisément la face nord de Juliau) est tout autant projet que vérification d'une endurance de méthode, remise chaque jour en jeu. En cela le projet d'écrire, de suivre patiemment le motif de la face nord de Juliau (N. P. en est au volume sept), est d'abord posé comme la possibilité d'endurer une grammaire , un type de langage (non-existant), face à ce qui excède tout projet, que celui-ci puisse se mentionner (ce qui n'est pas le cas ici) comme démarche subjective ou conceptuelle. Décrire la géographie interne et externe, les plans mathématiques et picturaux, d'une simple colline, vérifier qu'il y ait une adéquation chercheuse ou un divorce avéré entre ce qui se dit, s'écrit, et ce qui se montre, voire s'écarte de la perception que nous en avons, concentre toute la démarche , voire l'éthique, du travail de Nicolas Pesquès. Commencé dans les années 80, et déjà remarqué par Louis René Des Forêts et Bernard Nöel, après bien des années d'une lente incubation et d'une remontée non moins lente vers la conscience précise de son projet, le cycle de la face nord de Juliau est, mis à part le work in progress pongien, par exemple des Notes sur un ciel de Provence ou de La fabrique du prés, à ce jour le seul travail sur le motif que mène un écrivain. Bien entendu, Nicolas Pesquès ne revendique pas comme tel son travail d'écriture, sinon à en avoir immédiatement précisé, dès le premier volume sous-titré tombeau de Cézanne ", les concomitances, ou les parallèles imaginables, avec le travail sur la face de la Sainte Victoire du peintre : depuis la patience de la touche huilée, ou aquarellée, au travail de l'aplat recouvert dans la dialectique de la transparence et de l'opacité, Nicolas Pesquès glisse vers ce qu'il nomme en presque liminaire une parole lancinante de l'approche et, dans l'approche, de l'écart, de l'inassouvi de toute proximité... Face à l'inconnu : l'inlassable répétition, la hargne têtue à faire naître ce qui est, à dire encore les recommencements d'une même chose. Plus loin, dans les pages de ce qui est d'abord un carnet de notes datées, et ce qui pourra devenir tout aussi bien poèmes, simples proses, l'un et l'autre parfois publiés concomitamment en un seul volume, l'accablement à être face à Juliau est dit, depuis une citation de Jean Joubert, comme " conscience d'une ruse ou farce ". Etre outragé " par ce qui excède le langage donne la mesure, et sa raison clinique, à la recherche d'une méthode d'écriture qui aura inventé en elle la possibilité d'un infini au sein même d'une vie limitée. Toute la contrariété, plutôt que la contradiction, de cette recherche, et de l'expérience qu'elle invente à mesure qu'elle lui trouve une langue, se loge-là même où une tâche infinie et inlassable s'articule à la finitude de toute existence. La persistance transformatrice d'une colline, étendue sur des millénaires, et tenue face à la durée minime de l'existence de l'homme, répond en cela du projet lui-même, et à la position que le travail humain (songeons aux traces laissées par les premières peuplades sur les parois rocheuses) devra tenir face à deux mesures de temps distinctes, et pourtant l'une et l'autre entrelacées à la même corde. Ce tressage dit la question, la rage, ou la hargne, à poursuivre un si illimité pollen ", jusqu'à le voir devenir dans le volume six, l'éclat d'un surjaune ", à qui Pesquès donne alors les mots d'une installation : la structure même du motif grammatical y étant travaillée dans le motif lui-même. Toutefois, ne nous y trompons pas, de même qu'il n'y a pas à strictement parler de simple nominalisme pictural " chez Marcel Duchamp (tel que le repère et l'analyse Thierry de Duve dans son livre éponyme), ou chez le sculpteur Tony Smith, par exemple, c'est-à-dire de visée strictement conceptuelle à leur démarche, il n'y a pas non plus chez Pesquès préexistence d'une méthode conceptuelle sur le motif de la colline. Mais bien au contraire une prééminence du motif sur le langage, une pression, non pas ajustée, mais sans cesse reportée du motif lui même visé sur la langue elle-même. La méthode étant alors comme le jus pressée (surjaune ") de la masse inajustée de la langue face au poids ou à la masse muets de la colline. Des constats disent cette opération, et plus simples sont-ils et plus encore l'opération d'approche et la construction de sa grammaire s'enrichissent-ils, à l'exemple de cette phrase du tome 2. : Dans la laitance imprécise, dans le sans-phrase d'un jour d'été excessivement chaud, pourquoi dit-on alors qu'il fait beau quand tout est sans prise, dans l'estompe d'un effacement pas même accompli ? ". Ce qui est sans-phrase " est logé dans le trajet de la chose à l'expérience , et seul ce qui est dit dans le sans-phrase peut encore porter dans la phrase la trace de ce qui est sans prise ", sans domination. Tout le travail de Nicolas Pesquès, et sans aucun doute celui conduit dans les autres livres échappant au cycle de la face nord de Juliau ", revient à refaire le trajet de la phrase soufflée à la phrase demeurée sans prise et comme suspendue à la matité réfractaire d'une colline ; colline qui accable et outrage d'autant que nous n'en serons jamais les maîtres et possesseurs. Le tome sept (daté d'octobre 2004 à janvier 2006), divisé en deux sections laconiquement titrées J7 " et Après J7 ", mais cette fois-ci constitué de deux séries en poèmes (plutôt que de poèmes), continue la lecture de Juliau en une avancée toujours scindée entre visées cliniques et fouets réflexifs, la phrase prenant le revers de l'un quand l'autre creuse en interrogation ce qu'il reste du motif dans la sécheresse de la méthode : l'un ne pouvant se maintenir sans que l'autre se remette sans cesse en question : (... ) amertume d'un seuil qui sera/sur la colline/la condition sans condition/de l'éblouissement//le briseur d'ondes du récit ". Ou encore, à hauteur d'un lyrisme ras, vérifié dans la conjugaison d'un pubis et d'un champ bombé, voilà que la phrase s'ouvre, s'avère presque transparente (un temps avant que l'écart entre choses et mots ne reviennent reformer la méthode d'approche), car les fouets se croisent, la mue s'accomplit/jaune est cette envahisseuse//ma sœur aux cuisses huilées/crevassées//j'écris sous le jet ".