La grammaire en forêt de Josée Lapeyrère.

Les Parutions

18 juin
2003

La grammaire en forêt de Josée Lapeyrère.

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Il faut d'abord souligner que ce livre est BEAU et, chose encore plus rare de nos jours, sans aucune coquille ni faute!
D'emblée, l'auteur annonce clairement son projet :

J'ai toujours souhaité faire le roman d'une phrase, une phrase qui contiendrait sa propre énigme et ses propres indices, une phrase auprès de laquelle s'engagerait une rigoureuse enquête étymo-logico-grammatico-policière sujette à interrogations et hypothèses."

La phrase choisie est un bruit de bûcherons/des pigeons s'envolent et la première question examinée sera en toute logique, celle de son surgissement.
Il y a forcément des aspects pongiens dans cette investigation en prose jubilatoire et cultivée, le Littré est mis à contribution autant que les poètes et Voltaire mais très vite (p. 16) l'auteur redouble son premier dispositif par la répétition en gras et en bas de page, de ladite phrase comme matrice sonore produisant à chaque fois un seul vers, jet "poétique" mirlitonnesque ; elle n'hésite pas à oser des gestes approximatifs, à affronter les automatismes les plus niais, les plus repoussants, pastiches de haï-ku cucul ("là sur le paillasson/ des girolles dans un bol") ou à démarquer Apollinaire ("oui nous nous reverrons/ tiges de tournesol") mais le plus intéressant est l'espace qu'elle ménage entre les deux, espace blanc de tensions et d'envols, "espace élastique" où se fomente et se met en questions l'écriture de Josée Lapeyrère.
Celle-ci trouve sa singularité dans cette hésitation entre les registres, dans cette retenue du talent mais aussi dans de drolatiques incursions de l'oralité et dans une constante mise en jeu des stéréotypes de la représentation du féminin. Elle (se) lâche et ne (se) lâche pas tant et si bien qu'elle trouble, affole, réjouit : bien mieux qu'un roman, on a affaire à un genre nouveau qui combine les manipulations les plus étendues de la phrase et celles du lecteur, appelons cela non pas un traité mais un jeu de bientraitance.
Dans un recueil publié précédemment par "Ulysse fin de siècle", Josée Lapeyrère nous avait déjà appris que "le verbe bruire est bien plus beau/ à l'imparfait est bien plus beau au subjonctif", elle sait cette beauté mais, comme Rimbaud, elle est capable de l'injurier et une phrase de ce dernier, extraite des Illuminations, pourrait bien concentrer le refoulé familier à la psychanalyste qu'est aussi notre auteur :
Après le moment de l'air des bûcheronnes ...
Ce ne serait plus une question de temps mais d'espace : aire où erre par deux fois (la paire) le nom de Lapeyrère...
Autre lien avec Rimbaud et autre transition, ce livre est dédié à Djeour Cissokho : c'est l'un des fils de Soundioulou Cissokho, musicien poète, qui fut déclaré roi de la kora par Sekou Touré en 1967 ; il est décédé en 1994 et Josée Lapeyrère lui a consacré en 2000 un livre, "Soundioulou, roi de la kora", (éditions Allalaké) recueil illustré de photos de récits de ceux qui l'ont connu, aimé et admiré.
Josée Lapeyrère s'efface derrière son sujet, elle se coule dans la relation orale, en restitue la simplicité tandis qu'on perçoit ce que l'enseignement de ce collègue, (par delà l'exotisme, l'étrangéité de cette lyre, de cette pensée), a pu lui apporter : sans doute un autre regard sur sa propre tradition.
Du prophète au poète et retour, ici, dans ces livres, semble s'accomplir la fameuse "prédiction" :

Qaund sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, ...elle sera poète elle aussi! La femme trouvera de l'inconnu! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. (Lettre à Paul Demeny- 15 mai 1871)
Le commentaire de sitaudis.fr …ditions Farrago/ Léo Scheer (2003)
89 p.
14 €