La Haine de la littérature de William Marx par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Parutions

19 nov.
2015

La Haine de la littérature de William Marx par Jean-Paul Gavard-Perret

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                                        «  L’inannulable moindre »

 

 

 

C’est bien connu : les écrivains sont des lâches. C’est du moins ce que laissent entendre les pouvoirs et que rappelle ironiquement (mais pas toujours)  William Marx. Dès lors et depuis qu’elle existe la littérature ne cesse d’être honnie et condamnée par tous les régimes. Ils trouvent pour la détruire des intentions « louables » ou non.  Bien des poètes ont été exilés pour de mauvaises (et parfois de bonnes) raisons. Toujours est-il que depuis 2500 ans les maîtres et leurs sbires  n’ont cesse sinon de brûler les livres du moins d’en rêver.  Et qu’à cela ne tienne : rois, empereurs, présidents trouvent au besoin mains fortes auprès de philosophes, théologiens, prêtres, pédagogues,  scientifiques de toutes spécialités.

 William Marx fait le tour exhaustif « de Platon à Sarkozy » de tous ceux qui optent pour « l’a-littérature ». Il offre la galerie grotesque et abasourdissante des exterminateurs de la création littéraire. L’auteur  présente les pièces de procès aussi imbéciles qu’hypocrites (dont Baudelaire et Flaubert furent les dindons de ces tristes farces) et donne un bel aperçu des défaites et des victoires de la littérature flanquée de ses héros adulés ou incompris, de ses stratèges mais aussi de ses traîtres et ses lâches.

 Le propos du livre peut se résumer ainsi : face à l’angoisse de ce qui se prépare dans le monde et selon leur égo exacerbé d’aucuns misent tout sur l‘action pour se donner l’impression d’être artisan de leur destin et du monde (qu’ils confondent souvent). Ils viennent au devant de l’Histoire. Ils en vivent, en possèdent le goût. Ils la proclament comme leur création même si plus ils la croient irréfutable plus elle est dérisoire.

 L’écrivain à l’inverse cultive un autre égo. Celui qui se croit maître es-mots - quoique largement maîtrisé par ceux qu’il porte dans son inconscient -  a renoncé (sauf rares exceptions catastrophiques) à affronter  une existence et un monde dont l’origine comme la destination lui échappe. Bousculés de toute part il est rejeté, voué à l’incohérence qu’il tente malgré tout de défaire. Il sait qu’il ne sera rien par rapport aux maîtres du monde. D’où parfois ses rancœurs, ses  abdications voire ses compromissions.  

 Parfois néanmoins il maintient  son pourvoi en  cassation face aux idéologies dont il brouille les codes.  Cela ne va pas parfois sans inconséquences : certains pensent que leur rite livresque courbera le destin du monde. De fait, comme William Marx le prouve,  la seule validité de l’écrivain reste son pouvoir d’errance et le refus d’une réalité historique qu’il désavoue.

 Face au monde l’écrivain demeurera   Fabrice à Waterloo ou ne sera rien. Dans un temps donné il est quantité négligeable. Mais la littérature a raison du temps : elle est le lieu définitif de la plus grande « Absence » dont le vide ronge la puissance. Confusément les pouvoirs le sentent : elle est pour eux nulle et annulable -  sauf bien sûr à aller chercher dans son passé des cautions à leurs fourches caudines. C’est pourquoi empereurs et présidents se piquent de lecture. Mais ne s’y blessent jamais. C’est pourquoi aussi les vrais écrivains sont ceux qui conscients de cette annulation programmée cultivent « l’inannulable moindre » (Beckett). Entre le silence et les ordres il est l’  « obscénité » même dont aucune civilisation digne de ce nom ne peut se passer.