La photo au-dessus du lit de Bertrand Schefer par Anne Malaprade

Les Parutions

01 nov.
2014

La photo au-dessus du lit de Bertrand Schefer par Anne Malaprade

 

Peut-on raconter ce qui est donné à l’œil dans un dépassement intolérable de l’être ? L’enfant trouvera-t-il, adulte, les mots pour dire l’histoire d’une vision qui s’impose comme un intolérable arrêt sur image ? Ce court récit emprunte la forme de ce que Bernard Noël a appelé « monologue extérieur ». Le narrateur s’adresse à un « tu » qui est celui, longtemps muet, qu’il a été, autant qu’à un lecteur, qu’il faut entendre comme un autre lui-même. La deuxième personne, au terme de la relation de ce souvenir plastique, désigne enfin l’enfant du narrateur. Celui-ci, à son tour, ouvrira peut-être la porte d’une chambre qui aurait dû rester close. Eduquer, accompagner, guider l’enfant, c’est toujours l’emmener vers une image à partir de laquelle scénariser sa vie tout entière.

On est ici dans un conte cruel. Conte cruel de la jeunesse qui fait de l’enfant le témoin et la victime d’une curiosité interdite. Qui fait de la mère une ogresse dévorant l’innocence d’un sujet déjà tourmenté, lacérant les murs de sa chambre, comme s’il s’agissait de trouver, derrière les apparences, la scène originelle, ce qui, échappant à la mémoire, se cache peut-être sous les couleurs. « Tu ne tueras point », intime le commandement. Ici, ce dernier se noue à un impératif pervers : « Tu verras, tu regarderas, tu saisiras ce que tu n’aurais jamais dû voir : l’impossible crudité de l’extrême ». Conte obscène, donc, qui raconte une triple initiation : initiation à la folie, à l’amour, à la mort. A la folie d’abord, avec les personnages de Sylvie et de Vincent, étranges, morbides, silencieux, qui vivent avec et sous le regard aveugle du mort, à l’ombre de son image tutélaire. Initiation à l’amour ensuite : les draps défaits, le lit au sol, le désir perceptible de la mère pour son employé Vincent, l’amour défunt entre Vincent et Sylvie. Amour des corps, érotisme donc, mais amour des films aussi, puisque le narrateur évoque Blow-up ou Shining, pour lesquels il éprouve une fascination interdite, amour des livres enfin, la maison du narrateur étant, peu ou prou, la librairie dans laquelle travaillent sa mère et Vincent. Initiation à la mort enfin, que le titre désigne par cette périphrase, La photo au-dessus du lit.

« La mort est ce qu’il y a de plus terrible et maintenir l’œuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force », écrit Hegel. Cette œuvre de la mort, elle prend ici la forme du suicide, tel qu’une photo l’a capté, agrandi, magnifié, sacralisé. Vincent et sa femme ont fait l’amour sous la mort, et sont devenus fous. La mère du narrateur exige que son fils voie l’œuvre de la mort sur les vivants. Vincent, pour échapper à la folie de sa maîtresse, devra retourner sur le lieu du crime, vérifier que ses mains sont bien les siennes, que son père n’a finalement pas pu le mettre lui, à mort, même s’il vit sa vie comme un sursis. La photo, donc, constitue l’origine d’une obsession se doublant du récit d’une vocation. Bernard Schefer écrit et filme sans doute pour répondre à l’appel d’une photo dont la légende restera à jamais défaillante. Photo dont ce livre, en tout cas, le délivre : c’est par la mise en mots, c’est par d’autres images saisies depuis la vie que les captifs que nous sommes peuvent échapper au noir et blanc, trouver le sens de la couleur, qui est celui des nuances.