La Poésie d'Alain Frontier, réédition par Samuel Lequette

Les Parutions

30 avril
2012

La Poésie d'Alain Frontier, réédition par Samuel Lequette

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Alain Frontier et la poésie des autres


A propos de la réédition de La poésie d’Alain Frontier chez Belin.



« La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée
est pour eux la définition de la poésie. »

Paul Valéry, Littérature, 1929 (cité par Alain Frontier).

Alain Frontier est poète, grammairien, traducteur et éditeur. La Poésie, publié pour la première fois en 1992 par Belin dans la collection « Sujets », dirigée par Alain Frontier lui-même, vient d’être réédité en poche. Apparemment un ouvrage universitaire pour « faire le point » ; en réalité, l’un des meilleurs livres écrits sur la poésie en France depuis une vingtaine d’années.

Loin d’être un recueil de remarques désordonnées ou de petits articles compilés usant de l’amorce et du fragment faute d’une théorie suffisante, La Poésie, témoigne, sans faire la preuve , d’une réflexion historique et esthétique argumentée, qui se singularise notamment par sa concision et par son effort de lisibilité.
Son projet, annoncé en quatrième de couverture : « Qu’est-ce que la poésie ? Comment la lire, comment l’entendre ? » Pas une histoire de la poésie ou une anthologie, ni une recherche d’invariants, mais des remarques exploratoires, un ensemble organisé de questions à la fois bienveillantes et exigeantes à l’égard de la poésie. Dix entrées : Le territoire des poésies ; Le contenu des poésies ; L’inspiration ; L’image ; La prosodie ; La versification ; La forme du poème ; Emphase et naturel ; Langue des poésies ; Territoire extrêmes de la poésie.
Avant de proposer au lecteur ses propres éléments de méthode, Alain Frontier fait entendre plusieurs voix : les dictionnaires ; les poètes (d’Aristote à Christian Prigent en passant par Balzac, Lautréamont, Maïakovski et Cummings) ; l’histoire ; les linguistes. Quatre approches indissociables qui toutes convergent vers une « introuvable définition ». Mais nulle minauderie ici, l’auteur ne verse pas dans l’indicible.
Sceptique face aux définitions réifiantes, Alain Frontier n’oublie pas qu’ « il y a des circonstances où la plus grande prudence est la plus grande hardiesse. » (C. von Clausewitz). Partant des limites de l’intention constitutive du poète et de la pseudo-scientificité des analyses strictement linguistiques, il écrit : « notre méthode, au cours de ce livre, s’appuiera sur ces deux exigences contradictoires – nécessité de définir de quoi on parle, et danger des définitions : elle consistera à tenter de définir les poésies, et en même temps à reculer toujours le moment d’une définition définitive, qui est la chose que je veux à tout prix éviter. Je n’écris pas ce livre pour enclore le territoire de la poésie dans de rassurantes frontières, mais pour pouvoir y circuler. »
Se colletant aux poésies les plus anciennes et les plus doctes comme aux formes poétiques récentes les plus indéfinies, l’auteur cerne et discerne. Richement exemplifié, La Poésie frappe par sa rigueur typologique et par sa vigueur. Les poésies les plus « jeunes » et les plus « neuves » (il est notable que l’auteur ne se cantonne pas aux programmes de l’agrégation de Lettres) – écrites, typographiques, idéogrammatiques, sonores, actions… – ne sont pas comme souvent annexées en fin de volume après examen des formes dites « traditionnelles », elles prennent sens dans l’intégralité du corpus sélectionné. Ainsi, dans deux des chapitres les plus passionnants du livre, Langue des poésies et Territoires extrêmes de la poésie, se trouvent rapprochés et confrontés en quelques pages, des auteurs de tous les temps et de tous les âges : Aristophane Francis Ponge André Martel Paul Valéry Jacques Demarcq Mallarmé Michèle Métail Malherbe Boileau Racine Corneille Ronsard Baudelaire Rimbaud Jean Meschinot Charles Dreyfus Jean Molinet Ovide Raymond Queneau Antonin Artaud Christian Prigent Montaigne Lewis Carroll Jean-Pierre Bobillot Pierre Albert-Birot Rabelais Molière Victor Hugo Jean-Pierre Verheggen Jean-Luc Lavrille Michel Leiris La Fontaine Aristophane Du Bellay Georges Bataille James Joyce Freud Michaux Isidore Isou Tristan Tzara André Breton Apollinaire Tristan Corbière André Chénier Jean de Sponde Jean-Luc Parant Bernard Heidsieck Valère Novarina Claude Minière Céline Olivier Cadiot Marcelin Pleynet Cummings Denis Roche Lautréamont Maurice Roche Bruno Montels Paul Nagy Tibor Papp Antoine Houdar de la Motte Buffon Lamartine François Dufrêne Hugo Ball Henri Chopin. Que les meilleurs ! Tous Classiques !
Dans le temps non métrique de la littérature, face aux défis nombreux des questions poétiques, l’auteur crée des connexions inédites. Par exemple : au sujet de l’inspiration épique : les Stanze de Marcelin Pleynet, La Divine Comédie et les Cantos d’Ezra Pound ; au sujet des rapports entre poésie et politique : Baudelaire et Jean-François Bory ; au sujet du genre et des fonctions de la paraphrase : Malherbe et Jean-Pierre Verheggen ; au sujet de l’image : Ronsard, Jean-Luc Godard et Yak Rivais (un poète et un pédagogue lui aussi !) etc. Un livre à la gloire de TXT et de sa bande diront les mauvaises langues. Jamais ! C’est le parcours engagé et situé d’un auteur qui lit, écoute et voit la poésie des autres et se trouve chaque fois « émerveillé » par ses « commencements » et par ses « recommencements ». De toute façon, l’Avant-Propos le précise : « On ne peut pas écrire froidement sur la poésie, ni mettre tout à fait entre parenthèses ses goûts, ses convictions, voire ses partis pris. Pourtant ce livre n’a pas été écrit pour défendre une conception particulière de la poésie en ignorant ou en dénigrant les autres. » De même qu’il faut être poète pour traduire la poésie, il faut être poète et théoricien pour écrire sur la poésie – Mallarmé lisait Bréal – et s’emparer librement des poésies de tous les temps plutôt que de raisonner sans fin en jouant laborieusement aux serruriers.
Dans un espace critique où dominent les discours empathiques, les phénoménologies molles et un ésotérisme épistémologique (dé-)politisant, mâtiné de philosophie analytique et de pragmatisme, qui peinent à masquer l’incapacité de leurs auteurs à saisir leur objet ; le livre d’Alain Frontier libère son lecteur et l’entraîne dans une méditation sur la poésie – sur ce qu’elle a d’« inouï » et d’« excessif » – et la création poétique, pour inventer un sens, des sens, aux poèmes des autres.