La retenue de Lucie Taïeb par Emmanuèle Jawad

Les Parutions

11 mai
2015

La retenue de Lucie Taïeb par Emmanuèle Jawad

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Trois sections structurent La retenue qui se réfèrent conjointement au temps (des étés, en mémoire, des résurgences fantomatiques d’un personnage) et à un univers filmique, en filigrane. Chacun des titres emprunte à un lexique mathématique. Ainsi, 1- plus un, 2-17 secondes, 3-soustraire.

 Une première section met en place les éléments emblématiques d’une saison, l’été, ambiance estivale légère (ivresse, musique, amour), « j’avais ce projet, pour chaque jour du mois d’août : une photo, une note, un souvenir, tous les ans recommencer ». Les énoncés s’agencent  avec des réitérations, motifs,  dans un flux de phrases enchaînées les unes aux autres, et un usage prédominant de la virgule, une quasi absence de point de clôture.

Quelques décrochements formels de mots se dissociant de leur bloc de référence, ainsi dans leur mise en évidence (« joie », « avec » p.11  « grave » p.19 ou encore, en langue allemande « üppig » mis en caractère gras et traduit en bas de page « végétation luxuriante »). On notera l’introduction de la langue allemande au sein du poème (p.40) et le travail de Lucie Taïeb mené en parallèle dans des traductions de Friederike Mayröcker.

 Dans une deuxième séquence paradoxalement plus brève, l’étirement, l’allongement des phrases s’opère avec une radicalisation dans l’usage de la ponctuation (son absence en début de section) introduisant, dans une référence filmique, la prégnance fantomatique d’un personnage féminin et rendant  un caractère inquiétant aux énoncés. L’émergence d’une zone poreuse réelle/imaginaire côtoie un espace d’imbrication et de superposition des temps (filmiques ou non, passé/présent, vie/mort et, en fin de seconde section, un futur sous les traits rassurant de la vieillesse, avec présence fortement marquée des souvenirs  « 17 secondes exactement c’est le temps de la dernière fois où ma main a étreint ton poignet sans force il ne s’agit pas cependant de juxtaposer artificiellement le souvenir de l’adieu à un corps aimé et bientôt putrescent et l’évocation désincarnée d’un il ne s’agit pas de cela mais de trouver entre les deux extrêmes le creux où dire ».

 Trois séquences dont la dernière plus sombre que dans l’amorce de l’ensemble (« soir de suicides, de cris de couloirs et de portes claquées »), sous le signe des opérations mathématiques,  d’ajout (« et je retiens un ») et plus encore de soustraction dans la récurrence d’un lexique s’y afférant (se cacher, se recouvrir, « je supprime, j’efface », « dissimulant un corps, une chair », « se créer identique et se soustraire à soi. (reste nul) »).

Présence prégnante du corps, dans chacune des séquences, jusqu’à son retrait,

                                                                    « un corps peut être vide ou plein, pesant ou léger,

                                                                      ce n’est pas une question de chiffres,

                                                                      mais de sommeil. »