La Rose de Kichinev d'Otto Tolnai par Yves Boudier

Les Parutions

28 juin
2015

La Rose de Kichinev d'Otto Tolnai par Yves Boudier

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Né en 1940 à Kanizsa en Voïvodine (province septentrionale de Serbie-Monténégro), Otto Tolnai appartient à la minorité hongroise de Serbie. Auteur, depuis sa première publication en1963, d’une trentaine d’ouvrages, il est poète, romancier, dramaturge, essayiste, critique d’art et traducteur. Encore insuffisamment traduit en France, il est cependant connu pour son travail en complicité avec le peintre Miquel Barceló et le chorégraphe Josef Nadj. Le Centre chorégraphique national d’Orléans ou le festival d’Avignon (avec Valérie Dréville) ont fait place ces dernières années à plusieurs créations artistiques à partir de ses poèmes.

 La Rose de Kichinev, publiée en 2010, est une épopée en poèmes. Qualifiée à juste titre de création rhizomatique par les traductrices, elle se présente en deux livres, le premier composé de cinq parties et d’un épilogue épelant et renversant la maxime oraculaire ibis redibis peribis, suivi d’un second livre contenant les parties six à onze, elles-mêmes suivies d’un ultime épilogue.

Sous l’exergue première de Gogol jusqu’à celle de Melville en clôture, croisant en chemin Shakespeare et Pouchkine, les séquences se déroulent et s’enroulent selon la cadence soutenue d’un « je » en quête d’une rose dans un monde vestige incarné par la figure d’une ville, Kichinev (kis jenó) alias Chisinau, au sortir du glacis dit communiste, soviétique ou titiste, et des quelque dix années de guerres nationalistes fratricides de Yougoslavie. Une ville grise promue à devenir « poétique ». Quant à la rose, elle est telle celle de Jéricho, cette plante du désert que les botanistes nomment « plante de la résurrection », capable de survivre aux sécheresses les plus violentes pour s’ouvrir et reverdir en quelques heures sous la pluie revenue.

Une résilience certes, mais qui ne va pas de soi. Le poème est d’emblée le lieu d’une bataille où les protagonistes apparaissent, se déploient, attaquent et contre attaquent jusqu’à se mesurer à eux-mêmes en étirant, en démultipliant leurs possibles, à la fois formels et sémantiques, jusqu’à former, au fil de (fausses) fins à chaque fois démenties, des sortes de pelotes de sens qui ressaisissent et disposent pour le combat à venir une matrice (re)générée par cet épuisement des formulations et reprises.

Rimbaud, Mallarmé, Hegel, Tchékhov, Rilke, Pound ou Borges participent au travail en tombant la majuscule nominale. Les fantômes politiques voient leurs voiles glorieux transformés en panoplies dérisoires. La classe ouvrière lorgne sur les bulbes et les diamantaires, « la plus belle fleur est la fleur difforme ».

Les fragments se tressent, filent de reprise en reprise pour se resserrer en nœuds qui relancent le poème. Ce jeu, que l’on peut qualifier de matriciel, est d’une forte efficacité poétique et confère à ce long poème une vigueur et une puissance décapantes hors du commun, non seulement sur le plan prosodique mais plus encore sur la manière dont les éléments thématiques irriguent l’ensemble des deux livres, oscillant entre un dépit dramatique profond et un humour violent, un humour du désespoir qui ne refuse pas de se mettre à l’épreuve de lui-même en poussant jusqu’à leur terme ses propres contradictions. Cette constante ironie en butée à une répétition cruelle que la dynamique du poème impose fait vibrer cette épopée balkanique comme un danseur au tempo de la musique tzigane ou klezmer.

Le poème embarque son lecteur, arche à la dérive de l’histoire, sur un fleuve charriant les vestiges d’un monde d’usines et de manufactures dont l’avenir serait assuré de nouveau par la toute puissance « de la poésie pure » !  L’œuf originaire se brise, l’ibis s’envole, la colonie d’escargots « laissée à l’abandon » ne trouvera pas le chas de l’aiguille par où échapper aux « lits en fer grillagé de l’asile psychiatrique ». L’herbier se compose d’éléments que l’on ne saurait rapprocher à moins d’accepter d’être le complice (témoin emporté malgré soi mais en pleine jouissance et stupéfaction) de ce tourbillon d’images aux référents sociopolitiques ou historiques à peine déguisés.

Le bestiaire est lui aussi vaste et improbable. L’animal excède la forme de la métaphore qu’il figure, le crocodile-renard-requin-zèbre ou « le homard en pleurs » traversent les terres ravagées et soumises « aux gens du commerce » qu’arpente « le garçon simplet à la chicorée » fuyant l’hospice pour vieux esseulés. Il court en zigzag et affirme : « c’est moi le poète maniéré / avec une mission très très lointaine » (…) « je joue pour toi le bouton de la rose de kichinev ».