La Voix sombre de Ryoko Sekiguchi (2) par Murielle Compère-Demarcy

Les Parutions

18 déc.
2015

La Voix sombre de Ryoko Sekiguchi (2) par Murielle Compère-Demarcy

 



Le livre de Ryoko Sekiguchi, La Voix sombre, s’assigne comme objectif –utile "un jour" au lecteur, c’est certain- de nous inciter à "enregistrer la voix de ceux qui (nous) sont chers". Pour garder trace de leur histoire, concrètement, "puisque la voix est toujours concrète". Pour nous tenir à leurs côtés à la pointe d’un même présent, malgré la disparition de leur corps.

Dans cet opus de plus d’une centaine de pages, Ryoko Sekiguchi invoque la voix des êtres chers disparus, et convoque le lecteur au rendez-vous à ne pas manquer et à prendre avec eux avant leur départ en enregistrant leur voix, honorant ainsi leur mémoire par le temps de l’écoute et du recueillement, dans un présent partagé.

Le monde, assombri par la disparition et l’absence d’un être cher vibre encore de sa présence, affirme l’auteur, grâce à cette lumière diffusée par le son de sa voix enregistrée, incarnation retenue, contenue, préservée de son être.

Dans La Voix sombre, Ryoko Sekiguchi écrit "l’histoire de la voix de ceux qui sont partis", "l’histoire (aussi) d’une autre voix enregistrée des centaines d’heures durant et diffusée sur les ondes publiques", et, "par un détour, (…) aussi l’histoire des corps qui ont abrité ces voix et qui ont disparu. Qui ont été soustraits au monde. Ou bien l’histoire qui m’a soustraite au monde, et qui était aussi la leur."

À la lecture de la première page, le lecteur imagine qu’il s’agit d’un livre sur la perte. La perte probablement d’un être proche de l’auteur. "Le monde s’assombrit, peut-on lire d’entrée. Ou peut-être ce n’est pas le monde qui s’assombrit, c’est moi qui suis soustraite au monde tel qu’il était, plus aéré et lumineux." Cependant Ryoko Sekiguchi précise : "C’est une histoire personnelle non au sens où elle me concerne, moi qui écris cette phrase, mais au sens où elle concerne une personne qui existait dans le monde concret. Elle concerne une voix."

Et qui d’entre nous n’a pas fait un jour l’expérience de vivre et de partager toujours un même présent éternellement prolongé avec un être disparu, grâce au souvenir de sa voix, mieux de sa voix enregistrée et réécoutée (ceci d’autant plus probablement s’il s’agit d’une voix jadis et encore aujourd’hui diffusée sur les ondes publiques), cette voix qui "trouble à jamais (n)otre temporalité" ?

A partir de ce conseil donné par l’auteur dès l’ouverture du livre, d’enregistrer la voix de ceux qui nous sont chers, la voix chère de ceux qui se sont tus -"à moins de se résigner à l’anéantissement complet de toutes traces d’une personne, ce qui tôt ou tard devra arriver"-, Ryoko Sekiguchi développe l’importance et le bien-fondé de ce conseil par un ensemble de réflexions quasi philosophiques fondées sur le trinôme présence-absence-disparition- mais surtout existentielles où l’on entend encore la parole d’êtres disparus justement mais dont la voix porte encore nos vies par réflexion : Proust, Aristote, Arlette Farge, Philippe Baudouin. Figures emblématiques : Marcel Proust, l’écrivain auteur de l’œuvre À la Recherche du temps perdu ; Aristote, le philosophe auteur du Traité de la Mémoire et de la Réminiscence, le philosophe concevant la mémoire comme une écriture  ; Arlette Farge, l’intellectuelle et l’actrice sociale intervenant sur des questions de société cruciales telles que celles du devoir de mémoire, du problème de la transmission, des relations entre l’Histoire et la Mémoire ; Philippe Baudoin le musicien, grand homme de jazz, pianiste, musicologue, chercheur, enseignant. Tous, passeurs d’humanité. Tous, "à portée de voix" et émetteurs d’une voix en pleine résonance avec la vie, avec l’humain.

Notons que le conseil apporté par Ryoko Sekiguchi d’entrée semble d’autant plus être un vecteur de réflexion, qu’à l’aube du XXIe siècle le succès du support visuel nous laisse conserver des images plutôt que la voix des êtres chers.

Après avoir rappelé et explicité comme la voix trouble notre temporalité : "la voix trouble la temporalité parce qu’elle est condamnée à rester au présent pour toujours. La voix réelle bien sûr, mais aussi la voix enregistrée qui, chaque fois qu’elle surgit, se produit inévitablement au présent", Ryoko Sekiguchi pose les questions de la mémoire, cette mémoire corporelle ou mentale qu’évoquait l’auteur d’A la Recherche du temps perdu, -"certaines voix, écrit Sekiguchi, ne nous quittent pas, font partie de nous, comme certains regards qui nous ont traversés. On ne les conserve pas simplement dans sa "mémoire", on les conserve dans son corps, dans la chaleur de son corps, bien que je ne sache pas exactement où." Comme est posée la question de la temporalité, la question du deuil, la question de la mort quand elle nous enlève un être cher.

La présence sensible de la voix, son impression palpable touchant nos sens, ne manque pas d’être évoquée dans ce livre. Incarnation du présent de la personne, la voix "touche". L’auteur se demande comment la voix d’une personne chère disparue laisse trace, et quelle(s) trace(s) elle laisse dans le corps et l’esprit de celle ou de celui qui ressent son absence. La voix recoud quelque peu l’indicible blessure laissée par "le sabre" de la disparition, permettant d’opérer le travail du deuil, rassemblant des fils renouant une part de la présence de la personne disparue. Si l’absence ne disparaît pas, la voix nous secourt face à l’abîme de la disparition.

En interrogeant ce qui remplit encore pour nous de présence l’écoute de la voix enregistrée d’un être cher, l’auteur évoque différents cas de figure, où la mort est vécue à distance, en exil, en différé, interrogeant en parallèle l’envergure de la voix par rapport à l’image, aux photos, au support visuel en général, ou encore par rapport à l’odeur laissée par l’être cher disparu. "Les photos sont des traces mais la voix est bien une extension du corps." Le regard, lui, est frappé par les limites de notre temporalité. Quant à l’odeur, elle "menace de s’évanouir chaque fois qu’on la hume. " La voix, elle, ne s’use pas, reste intacte. Ses ondes traversent sans dommage la temporalité, reliant l’autre temporalité de l’être cher disparu et notre temporalité. La voix, elle, est inoubliable.

La prégnance de la voix entendue, écoutée, voire enregistrée, est-elle plus importante que celle des livres, dans le cas de la perte d’un ami écrivain ? "De mes amis écrivains ou philosophes, dixit Jean-Luc Nancy à Ryoko Sekiguchi, c’est du timbre de la voix, des petits gestes dont je me souviens et non des livres. Parce ce que ce qu’il y a dans le livre, c’est le travail de la personne, non la personne elle-même."

Autant de questions sensibles et aux échos palpables dans l’existence déroulée au fil du temps de chacun(e) de nous…

Si ce livre de Ryoko Sekiguchi nous interpelle, c’est que nous percevons grâce aux mots et à l’écriture toute de sensibilité et réflexive de l’auteur, l’altitude et la latitude, l’envergure, hors champ de notre temporalité, d’une voix chère disparue. L’intimité de cette Voix sombre, sa violence dans le bousculement de notre temporalité qu’elle opère, le surgissement cruel d’une personne qui n’est plus, son mystère perçu dans ses résonances, son décryptage, ses vibrations –un hologramme à déchiffrer comme le signe d’un présent qui n’existe pas dans le monde réel interprété par notre perception ancrée dans la temporalité du vivant, -une banque de données archivable pour que -de la Voix sombre des êtres chers qui dans notre présent se sont tus mais peuvent ressurgir dans les ressacs de notre mémoire remuée par les éclats enregistrés de leur voix- pour que, de leur vie, reste une onde…

une onde, mot que Ryoko Sekiguchi, poète, entend probablement dans toute sa résonance…