Le beau monde de Philippe Boutibonnes par Bruno Fern

Les Parutions

10 juil.
2010

Le beau monde de Philippe Boutibonnes par Bruno Fern

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Beau, c'est-à-dire difficile autant que rare, ce livre de P. Boutibonnes - par ailleurs plasticien et microbiologiste, deux activités perceptibles icii- l'est sans conteste. Beau aussi au sens où il offre un regard neuf sur le dit monde car, s'il n'y en a apparemment pas d'autre sous la main, en revanche on peut y trouver de l'autre, pourvu que l'on choisisse les bons angles de vue - ce que C. Prigent (auquel l'ouvrage est dédié) exprime à sa façon : « [... ] on travaille à noter ce qui apparaît de surprenant, de frais (ça veut dire au fond : de juste et de beau) dans les marges différentielles qu'on s'est ménagées à côté des propositions consensuelles de l'imaginaire d'époque. »ii. Il semble également possible d'avancer l'hypothèse - non contradictoire avec l'éblouissement - d'une certaine ironie parfois inhérente à l'expression qui correspond au titre, étant donné les conditions générales d'existence : « Vrai : rien de vivant n'est contre nature. Mais le vrai, c'est l'horreur. »

En une série de 245 paragraphes numérotés, un narrateur tire des fils qu'il lâche tout autant car il n'ignore pas à quel point la fin n'est qu'une suite manquante et que « tout recommence ailleurs ». S'il y a donc des continuités évidentes (personnages, lieux, auteurs cités : Aristote, Husserl, Buffon, Flaubert, Ducasse, Kafka, etc.), elles se font à travers des décalages, un perpétuel engendrement avec ce que ce terme suppose comme création de différences dont l'origine ne peut qu'échapper au bout du compte. Autrement dit, la fin du livre n'est pas pour demain, même à l'échelle toujours plus ou moins microscopique du vivant qui sent la mort dans tous les sens du verbe et, à ce propos, P. Boutibonnes, dans un texte à la mémoire de Sarah Kofman, précisait : « Tout écrit est une adresse en réponse à la peur. Un mort est son destinataire comme si les mots écrits étaient seuls compris de ceux qui autrefois entendaient nos paroles. » iii

Il s'agit par conséquent d'une trame qui mêle à profusion le savant et le trivial (puisqu'il faut de tout pour faire et défaire un monde) et où les thématiques, ou plutôt les réalités, ont trait au sérieux (la mort déjà évoquée, dieu, les enjeux liés à la nomination, les rapports humain / animal, normal / monstrueux, etc.) sans que la tonalité d'ensemble s'y laisse prendre, y compris envers la démarche elle-même dont les limites ne sont pas masquées : « C'est les bêtes pourtant que j'interroge : l'homme, je ne peux le connaître sui generis, je suis dedans depuis pas mal de temps, 7 j / 7 comme au Mac Do. Je ne peux m'en extraire. Je considère alors ce que j'ai été avant d'être celui que je suis : je tiens à la ruse de l'axolotl ; à sa face hilare, plantée comme un litchi épluché et fendue de joue droite à joue gauche ; à ses deux yeux vifs sans peau piqués sur le sommet : il est frugal mais rusé. » - et ne manquent ici ni la ruse (la composition subtile, à la fois cousue et ouverte) ni la frugalité (aucune grandiloquence mais un foisonnement qui n'exclut pas la pudeur).

Pour entrer (un peu) dans les détails, le « durable don » du nom, par les délimitations qu'il implique nécessairement, paraît constituer le centre autour duquel tourne le livre, problématique dont l'étendue est rendue manifeste par la multiplicité des approches : des personnages se croisent, issus à des degrés variables des sphères privée et publiqueiv, portant leurs noms comme ils le peuvent (Prout, Lost, Bâche, Couine et autres Cloquée) - parmi les principaux, Solange (un ange qui a les pieds sur terre ?), persistant dans son être au long d'une semaine (avec quelques scènes antérieures, souvent relatives au deuil), suivie des lieux les plus intimes au zoo (« autant dire au monde ») en passant par le cirque où « à six mètres du sol sur son trapèze, unique et esseulé, dieu, à tous égards, est mal disposé » ; Suzy, une ancienne rousse elle aussi, qui apparaît quelquefois comme le dédoublement de la première ; un Adam qui , « après la culbute dans le monde d'en bas », se retrouve nu et nommé, ce qui (noms et corps) est loin de coïncider systématiquement, d'où les béances diverses auxquelles il est exposé : « Adam Profus vit ; il est vu. Il ne possède que rien ; et dans ce rien qu'est peu de choses il est comble du monde. Le monde ne serait pas complet sans ce qu'il a perdu ; mais Adam est si peu que, disparu, il disparaît à peine. » ; Soum et Sic, deux frères siamois qui permettent à l'auteur de penser, justement, les questions liées à l'identité pas nationale ; un Staline à la fois grotesque et terrifiant qui « est pour l'homme ordinaire comme la hyène pour le même et son crachat annule la cruauté du loup », accompagné de Martha qui « vieillit avec lui mais pas ensemble ». De plus, les animaux sont omniprésents, avec une fréquence élevée des domestiques et des parasites (le pou en tête, si je puis dire), sans que les lignes de partage soient toujours nettement tracées entre eux et les humains puisque «l'homme et les bêtes sont tous faits comme des rats. » Avec autant d'attention qu'un enfant qui joue, P. Boutibonnes établit entre ces différentes figures des relations complexes qui touchent le fin fond (silencieux) pour mieux y rebondir : « Nom tu : pas possible au mort de donner son nom. D'autres le porteront et aussi son cadavre pesant et puant. Aphone, le mort est muet de sa langue. La Langue des morts est une odeur que les vivants entendent : elle est leur intérieur.»

Bref, même si « l'homme qui narre se marre pas les jours de grands frissons », le lecteur a de quoi jubiler face à ce polissage de la langue qui lui donne suffisamment d'éclat - « Pas besoin de rebâtir l'arche qui conduisit Noé à l'ivresse. Soyons sobres et restons vivants. Tant qu'on peut. »



i Les traces des deux étant souvent étroitement mêlées par la troisième - ainsi : «Avant d'achever le rat à la tapette, achevons le petit-gris : il est petit et gris excepté le ventre aussi blanc qu'un petit blanc pris sur un comptoir. Il est gris de part en part de l'oeil gauche à l'œil droit - et dans ce sens là - exclusivement jusqu'au museau en haut et en bas jusqu'au bout de la queue très en bout. Pas gris souris ni pigeon mais ardoise ou encore ciel d'orage sans matité véritable, un peu plus foncé qu'un froid coupant de loup.»

iiChristian Prigent : la distance et l'émotion

iiiAlliage n°44 : Bestioles, monstres et revenants, Philippe Boutibonnes

ivVoire construits et déconstruits de toutes pièces - cf. le martyre tragicomique de saint Fons, par exemple : « Fons est crucifié - le bas, le torse et les bras. La tête est posée sur le ventre, pressée par une pierre chauffée à blanc. Fumée partout. Odeur âcre. Les clous sortent d'eux-mêmes du bois. Fons ne demande pas son reste : il prend ses jambes à son cou, la tête sous un bras et fonce. « Tu fonces où, Fons » crie un badaud pour accabler le saint. »