Le déluge ambigu de Laurent Albarracin par François Huglo

Les Parutions

19 oct.
2014

Le déluge ambigu de Laurent Albarracin par François Huglo

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     Entre Laurent Albarracin théoricien de l’image et le poète du même nom, il y a du jeu. Les poèmes n’appliquent pas, n’illustrent pas, des thèses qui leur préexisteraient. Ils prennent des risques, partent à l’aventure, dans leur fabrique même. Loin d’enfiler des images comme des perles pour les exhiber, chacune pour elle-même, ils nous emmènent dans le labyrinthe de leur agencement. Ce qui nous captive est moins l’image succédant à l’image, « explosante-fixe » (oh la belle rouge ! oh la belle bleue !) que le passage de l’une à l’autre. Or, ce que la logique de ce passage peut comporter de sensoriel remet en cause la primauté du visuel et du mental impliquée par le mot « image ». Dès le titre, la juxtaposition du U suivi d’un G de déluge, avec le G suivi d’un U d’ambigu procure, indépendamment du sens des mots et du défi qu’ils lancent à l’imagination, le même charme qu’une rencontre entre luge et aiguille, voire entre rouge et aiguière.

      Le jeu entre les lettres est ici visuel, le son du premier G n’étant pas celui du second, mais l’aspect des lettres n’a aucun rapport avec celui d’un déluge. L’arbitraire du signe n’est pas nié, il devient une chance. Cratyle joue à qui perd gagne.

        Un poème où « le ciel dans le ciel s’octroie les pleins poumons » et « s’évertue sur nos doigts en un souffle plumeux » suggère une parenté sémantique et phonique entre poumons et pouvoirs, pour la dévoyer, l’alléger, par l’écho « plumeux » au « poumon », quasi-rime lui offrant une aile. Le premier vers de la seconde strophe donne à entendre une triple rime : « La magie efface toute trace de son efficace ». Loin d’affirmer la fascination d’une image, cette magie « agit » (rime encore) « par l’enchantement de l’évanoui » (qui rime avec « ouïe ») : ce qu’on entend a disparu, n’est plus visible, et seule nous guide (nous enchante) l’ambigüité de l’assonance, de l’à-peu-près, déluge et délire sonores.

            Le passage du sonore au visuel est manifeste dans la seconde strophe :

 

               « L’oiseau de son fouillis d’ailes a tiré un chant

               beau comme un parapluie ouvert

               sur la mare de sang de ses feuilles éparpillées ».

 

            La magie du chant est métaphoriquement identifiée à celle de l’analogie entre les ailes ouvertes en parapluie et l’arbre, entre les feuilles qu’il perd et une pluie de sang. La cascade (le déluge ?) analogique continue dans la quatrième strophe, où l’image mentale du parapluie appelle celle de « la graine du pissenlit ». Celle-ci

 

               « est vraiment miraculeuse

               Par-dessus la laideur du mot ».

 

            Cette laideur sous la graine-parapluie est analogue à la mare de sang sous l’arbre-parapluie. Analogie entre mare de sang et lit de pisse (pissenlit) ? Le déluge sonore, à même l’arbitraire du signe, ne serait-il que le sang (le chant) pisseux, ou merdeux, « mare » ou cloaque où fleurirait, pure et « miraculeuse », l’image ? Les quasi-calembours des rimes ne seraient-ils que « fiente de l’esprit qui vole » vers (ou à travers) « le ciel antérieur où fleurit la beauté » ? Le trajet du poème, de son incipit « Le ciel dans le ciel » à la floraison finale, semble l’inscrire dans cette tradition baudelairienne et mallarméenne de l’ « élévation ».

         Céleste, la floraison reste pourtant trop précaire et immanente pour être idéale. La « fleur du mirabellier » n’est qu’une « étincelle déraisonnable », tout comme la goutte d’eau explosant dans l’averse ou la coquille de noix enserrant « ce peu qu’elle est dans l’immensité ». Le déluge ambigu avait paru en 2010 dans la Collection de l’Umbo. Le titre Col des signes, bref recueil ultérieur inédit, peut évoquer l’alambic, et l’esprit comme produit d’une distillation. Le voisinage sonore entre « poinçon », « pépie » et « pincement épaissi », dès le premier poème, sinue dans l’intimité, la fragilité, la délicatesse. Chopin ? Colette aussi : la vie comme « trille sur la treille ». Où par quatre lettres « signe » et « songe » s’étreignent, et dansent.