Le Dépaysement (Voyages en France) de Jean-Christophe Bailly par Maryline Desbiolles

Les Parutions

21 avril
2011

Le Dépaysement (Voyages en France) de Jean-Christophe Bailly par Maryline Desbiolles




ALL OVER


À l'hôtel de l'Europe, j'avais avec moi le livre de Jean-Christophe Bailly, hôtel sans qualités où je ne me rappelais plus avoir déjà séjourné, oubli qui était en vérité, et mystérieusement, bien apaisant. Le livre de Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement, à l'hôtel de Grenoble où apparaît à tout bout de champ le nom de Stendhal, natif de la ville, et que Bailly « citerait volontiers à chaque chapitre », fréquence du nom sur les affiches, sur les enseignes, Orthopédie Stendhal, qui me semblait bien plus piquante comme je feuilletais les rues de la ville ou marchais dans le livre. Car c'est un livre qui allume.
Avec Stendhal en éclaireur, ses Mémoires d'un touriste, nous voyageons en France, non pas guidés par Bailly, mais avec lui, littéralement dans sa foulée, dans un souci de la précision à laquelle il ne renonce jamais, quitte à revenir, à réparer, à corriger dans une longue parenthèse qui clôt un chapitre et l'ouvre en même temps à une lumière, un tremblé inattendu. Souci de la précision qui lui fait vouer aux orties le « quelque part » de la langue de communication, et plus encore le « non-lieu » contre lequel toute sa pensée s'insurge, le mouvement joyeux de sa pensée, sa contagion qui nous gagne, qui gagne de proche en proche les lieux sur lesquels il s'incline avec amitié, qu'ils soient hauts ou anodins, sans condescendance aucune, ainsi que le requiert l'amitié (« On n'écrit que par amour » dit Deleuze*).
Mouvement joyeux, amitié, qui affranchissent ces voyages en France d'une quête de l'identité, de sa raideur, leur donnent de l'amplitude, la ligne serpentine de la Renaissance (que les pages adoptent dans le chapitre où il en est question par des alinéas sans majuscule qui font onduler l'écriture comme les carpes dans les bassins de Fontainebleau) mais qui n'esquivent pas la question de l'appartenance, le sentiment d'une familiarité, l'« émotion de la provenance » ni même l'étonnement lorsque le chauffeur du car entre la gare TGV d'Avignon et Arles parle arabe. Ce Dépaysement tente avant tout de transformer nos gros sabots en sandales ailées. Mais la métamorphose porte en elle ses avatars et refuse de les oublier, on pourrait lui imaginer d'autres déploiements, elle n'est pas saisie par le slogan, le vœu pieu, pas engourdie sous la formule. Si l'auteur se déroute, ce sont de ses a priori, de ses idées reçues qu'il nous fait la grâce de nous délivrer. Ainsi, parmi les plus belles pages, celles consacrées à Rodin que pendant longtemps Bailly a cru tout entier tombé « dans le piège de la grandeur ». Voici un gros sabot qui, reconnu, n'empêche pas l'allant. Amer dont on peut se détourner et faire voile vers la haute mer.
« En écrivant on donne toujours de l'écriture à ceux qui n'en ont pas, mais ceux-ci donnent à l'écriture un devenir sans lequel elle ne serait pas » dit encore Deleuze*. Vers la fin, deux chapitres sont consacrés aux bêtes, les grosses dont on se nourrit, les minuscules qui dessinent des lignes invisibles dans la chair du monde. Le livre alors nous prend par l'épaule, il n'est plus circonscrit à son format, et nous-mêmes dépassons les bornes, all over cher à l'auteur, avec lui nous pouvons entrer dans le paysage le plus rebattu et reconnaître combien il ne nous appartient pas.



* Dialogues. Gilles Deleuze, Claire Parnet. Champs. Flammarion