Le goinfre de Maryline Desbiolles.

Les Parutions

02 déc.
2003

Le goinfre de Maryline Desbiolles.

Depuis la prolétarisation des artistes, quelques rares poètes ont la chance de pouvoir atteindre un public bien au-delà du cercle de leurs pairs - qu'ils rendent ainsi envieux comme il n'est pas permis de l'être.
Maryline Desbiolles est au nombre de ceux-ci et son dernier livre, risquons un pronostic, devrait le prouver de façon encore plus éclatante.
Il s'agit, pourrait-on dire d'abord, d'un roman qui s'efforcerait de dire et chanter mais aussi bien de dé-chanter la faim et la soif, le désir de dévorer le monde, de le boire et d'être mangé, bu, englouti, anéanti par lui. Par sa nuit. Le narrateur, un homme qui aimerait tenir le volant d'une décapotable rouge, fonce vers le Sud ; sa destination est Bari, une de ces cités méditerranéennes dont la lumière fait de nous des voyants juqu'au moment où l'on reconnaît, sous la figure de l'étranger, celle du familier qu'on a fui. Peut-être la cécité connaît-elle alors le début de sa fin.
Présentant ce livre un peu comme J. Savigneau aime à le faire du dernier "chef d'œuvre" de Christine Angot, on n'a encore rien dit de ce Goinfre qui va démunir les critiques trop bien carrés dans leurs prés, pourquoi? Parce que ce texte, follement, dangereusement libre ébranle les conventions et le bon goût, il transcende, il bouscule, il déclasse et surclasse les genres.
Dès le début, le lecteur est emballé par la hâte d'arriver au bout, la frénésie de bâfrer les phrases en enfilade mais cette impatience est sans cesse contrariée et par l'envie de s'appesantir, de goûter, de savourer chaque syllabe et par la crainte que s'achève le festin : taillé à la lame du suspense et chargé de splendeurs, ce texte a la rapidité du polar ET la magnifique, l'impossible lenteur du poème, c'est un PO»ME-FLEUVE NOIR.
Il faudrait y ajouter de l'incendie solaire, du miroitement de la chair, il faudrait scander, mimer Sandro et son mystère, il faudrait évoquer le poulpe et l'éléphant barrissant, tout le dévoré, le dévorant bestiaire de ce récit qui imprègne jusqu'à l'étoffe dont sont faits nos rêves, il faudrait beaucoup en rajouter mais la grâce de l'auteur ne rejaillira, étrangement jusqu'à l'étranglement, que sur celui qui, le lisant, deviendrait capable de se taire ; ou d'écrire, en miroir, une critique qui transcenderait toute critique.
Mais il faudra du temps. Beaucoup de temps pour digérer ces lignes qui s'avalent si facilement ; pour se déprendre d'elles. Et le temps, comme disait la belle chanson d'avant le suicide, le temps dure si longtemps qu' on dirait le Sud.
Le commentaire de sitaudis.fr parution annoncée janvier 2004
Le Seuil (coll. Fiction et C.)
122 p.
19 €