le paradis entre les jambes de Nicole Caligaris

Les Parutions

09 janv.
2013

le paradis entre les jambes de Nicole Caligaris

« À présent il s’agit de descendre »

 

Ce Paradis de Nicole Caligaris ne commence pas par une ascension, il aura fallu trente ans de vie d’écrivain, une commande d’article et le séisme du 11 mars 2011 au Japon, pour qu’ait lieu sa descente dans ses souvenirs d’avant et après le 11 juin 1981 : ce jour-là, un étudiant japonais de 32 ans  assassinait Renée Hartevelt, une amie fréquentant les mêmes cours,  meurtre « suivi d’actes cannibales » et Nicole Caligaris a « vécu la proximité de (cet) événement » ; l’argument pourrait suffire à faire buzzer le busy world et amener de nouveaux lecteurs à approcher cette œuvre exigeante mais réputée ardue, noire ; et constituée à ce jour uniquement de fictions et d’essais.

Beaucoup de gens voient un jour leur vie comme trouée par un fait divers traumatisant et n’en font pas œuvre.

Quelques professeurs, de Mallarmé à Christian Prigent, ont mené une vie objectivement à l’abri de semblables événements  et ont pourtant œuvré,  au plus près, à partir du noir trou du Réel.

N’en déplaise à Christine Angot et aux critiques qui la défendent (voir l’excellente analyse de la réception de ce livre par Clément Ribes ), le retrait et autres dispositifs produisent de la mousse médiatique, pas une œuvre.

Car ce n’est pas forcément une chance pour un écrivain d’être logé par un fait divers en sa prime jeunesse, soit il en meurt, soit il devient people

 

30 ans

 

il aura fallu 30 ans.

 

Parce que Caligaris a dû affronter une difficulté supplémentaire : reconnu irresponsable, l’auteur du meurtre, le cannibale, a été extradé puis libéré dans son pays natal, il a tiré un maximum de profits de son acte (best seller, performances etc) ; on comprend que Caligaris ait longuement hésité à apporter sa petite pierre, fût-elle bien noire, au pied du glorieux monument.

 

Si elle publie à la fin de ce livre, toutes les lettres qu’il lui a adressées, elle ne cherche ni à mettre en scène leur « relation », ni à faire un portrait de l’assassin (elle a déjà donné pour le Dictionnaire des assassins et des meurtiers paru chez Calmann Lévy en septembre 2012, élément déclenchant de ce livre), ni à comprendre ses actes, elle ne s’ « intéresse pas à leur cause psychologique » mais « à ce qui s’est passé,  à l’énigme que cette période a laissée dans (sa) vie au moment où elle choisissait la littérature... »

 

Commençant cette recension que je ne voudrais pas trop longue par une citation du début du livre, j’évoquais la descente aux enfers de l’humain,  mais Caligaris ne s’enferme pas dans une seule image :

 

... c’est aveuglément que j’entreprends ce livre, remontant à la godille des courants que j’aurais aimé ne pas retrouver

 

... et il y en a d’autres, du registre du regard  par exemple comme se placer sous la lentille,  elle ne s’arrête pas en un seul lieu, elle écrit un livre de formation d’écrivain comme on en a rarement lu, descentes et remontées des soutes puantes et des souks du corps, un grand livre aussi de formation du sujet écrivant  ET rebelle aux représentations dans lesquelles son milieu cherchait à l’encager, en particulier celle de l’identité sexuelle.

Tout est dans la conjonction de coordination, la copule qui articule ce champ à l’autre, EST l’écriture de ce livre qui m’est tombé à la fois entre les jambes et droit dans le cœur.

A la question bateau du Pourquoi écrivez-vous, nul n’a donné réponse plus lapidaire et radicale :

 

J’ai écrit pour contrarier la programmation de mon entrejambe

 

Elle est aussi rebelle aux modes du moment :

 

... bien que l’autoscopie me répugne, je dois me regarder au contact de ces circonstances.

 

Les deux verbes de cette phrase, indiquent bien la violence de la tension qui a présidé à l’écriture de cette œuvre ; autre tension ou miroir ludique de ladite, la syntaxe impeccable, presque classique intouchée,  peine à contenir la danse luxuriante des substantifs et le déferlement d’images audacieuses sur un rythme jazz, heurtant.

 

Écriture constituée de boucles et reprises sans fin, de points de silence, écriture se sachant vouée d’avance à échouer.

 

Mimétique, artiste et primitive, Nicole Caligaris s’affirme comme témoin et s’interroge

 

Pourquoi ai-je écrit à IS alors qu’il s’était fait l’auteur d’un massacre ?

 

Parce qu’elle se tient les yeux ouverts devant ce qu’(elle) ne veu(t) pas regarder

 

elle remonte dans la bouche qui l’a faite, elle découpe les chairs de l’écriture et, loin de toute tentative de maîtrise,  de bas morceaux en mots bas, à force de penser l’impensable, elle n’avance pas, elle n’avance rien

 

elle se démunit

 

Ce livre va attirer à la fois les journalistes avides d’un nouvel éclairage sur l’Affaire du cannibale japonais,  les nippophiles, les magistrats et les anthropologues, les psychiatres, les militantes féministes et les gays, Jean Echenoz (14), les voyeurs et mateurs et amateurs de polars et mauvais genres,  les baffreurs de récit mythologique, les gastronomes et les cuisiniers, les fanatiques de l’autofiction, de la répulsion forte et de l’apparition, les lecteurs de Bataille,  les regardeurs de Bacon, les penseurs, les sidérés du dégueulis et les artistes, 

ça fait du monde,  trop ?

non parce que ce livre va dégoûter les femmes et les familles.

 

Il ne devrait  pourtant ni attirer ni dégoûter, il doit être, il sera lu par tous ceux que passionnent la littérature, l’écriture et ses affres, ses énigmes,

ses défaites

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

en librairie le 3 janvier 2013

éditions Verticale, 2012

176 p.

16€90