Les bords du langage : Philippe Lacoue-Labarthe dans la revue Lignes par Isabelle Baladine Howald

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27 mai
2007

Les bords du langage : Philippe Lacoue-Labarthe dans la revue Lignes par Isabelle Baladine Howald

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La revue Lignes, dirigée par Michel Surya, consacre son 22ème Numéro au penseur Philippe Lacoue-Labarthe, disparu le 28 Janvier.
Un 22ème numéro, c'est le hasard, ou bien un signe à la manière de Hölderlin, pour les 22 lettres du nom Lacoue-Labarthe. Un numéro-hommage, signés par la plupart de ses amis, fait de témoignages, de souvenirs, mais aussi d'interrogations, notamment avec les textes profonds et exigeants d'Alain Badiou (le « devenir-prose » de Ph LL, si juste !), de Gérard Bensussan (disant de l'être Lacoue Labarhe qu'il était un « ego sum moribundus » ce qui est d'une parfaite exactitude ) ou de Jeff Fort liant génie et mélancolie, ou enfin avec la très fine analyse de Thomas Schestag sur le renoncement à l'énoncé... (à lire absolument).
Plusieurs soulignent l'abîme conscient du philosophe dont les dernières années furent un petit enfer. On y évoque aussi son amour du jazz, sa découverte de l'Afrique, son enseignement obstiné et toujours étonnant et son rapport à l'une des passions de sa vie, le théâtre. Quelques photos et des inédits achèvent ce portrait incomplet car Lacoue-Labarthe ne s'est montré à personne, fût-il le plus amical avec tous, mais sa plus grande « honte » fut aussi, il la connaissait, son indifférence : on touche là « l'oxymore existentiel » (J.P. Michel) de Lacoue-Labarthe.

« Lacoue » apparaît tel qu'il était, un homme très complexe, très inquiet, très radical, au sourire doux et aux multiples projets non aboutis, au milieu de quelques livres rares et infiniment essentiels. Un homme pour qui les actes étaient difficiles mais dont la pensée était plus qu'audacieuse, un penseur (il ne se reconnaissait pas ni philosophe, ni comme poète) qui écrivit l'un des plus beaux livres de poésie que j'aie jamais lus, Phrase (Bourgois), à qui nous devons une traduction et une relecture de Hölderlin qui sauvent définitivement celui-ci de l'emprise heideggerienne. Son écriture d'une précision extrême (voir son impressionnante minuscule calligraphie !) est inséparable de sa voix, de ses gestes ; son travail avec Jean-Luc Nancy est d'une rigueur implacable. Lui si flou, si divisé s'était construit une pensée d'une redoutable cohérence.

Il faut laisser passer un peu de temps pour pouvoir interroger sa césure « native », constitutive, pourrait-on dire, qui l'ont fait choisir une mort, une façon de mourir, qui pose à notre époque, au-delà du romantisme (et plus tard, du passage et du suicide de Celan), poétiquement, nombre de questions. Quelques uns effleurent avec délicatesse l'immense question de cette fin voulue sur des années (de cela je suis certaine, c'est dans ses livres).
Renoncer à l'éloquence devrait être possible sans renoncer à la santé, à la vie.
Avec courage, nous lui devons « la poésie comme expérience », sans en mourir. Ce n'est pas sûr, « il faut », dirait-il, j'ajoute : essayer. Il faut essayer.