Les Clameurs de la Ronde d'Arthur Yasmine par Murielle Compère-Demarcy

Les Parutions

30 oct.
2015

Les Clameurs de la Ronde d'Arthur Yasmine par Murielle Compère-Demarcy

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Si ces Clameurs de la Ronde invoquent une Jeune Morte, la dénommée Poésie :

      À la tremblante, la convulsée

Tant embrassée, l’épileptique… combien t’ont laissée morte ? …

      Combien t’ont enterrée…

(…)

cette invocation n’est pas ici proférée sur une terra incognita, mais bien sur une terre, marquée au feu, de poètes de référence : "-NON : la Poésie n’a pas à s’excuser d’exister ; de même qu’ORPHÉE, AMPHION, LINUS, MUSÉE, PAMPHOS, ARION, THAMYRIS, ZOROASTRE, YOUBAL, DÉBORAH, AMAN, MOÏSE, DAVID, SALOMON, ISAÏE, ÉZÉCHIEL, JÉRÉMIE, OSÉE, JOB, HOMÈRE, HÉSIODE, ARCHILOQUE, SAPPHÔ, ANAXIMANDRE, HÉRACLITE, SIMONIDE DE CÉOS, PARMÉNIDE, ESCHYLE, PINDARE, ANACRÉON, EMPÉDOCLE, ARISTOPHANE, LYCOPHRON,CALLIMAQUE, APOLLONIOS DE RHODES, THÉOCRITE, ENNIUS, PLAUTE, TÉRENCE, ACCIUS, LUCRÈCE, CATULLE, PROPERCE, VIRGILE, HORACE, TIBULLE, OVIDE, SÉNÈQUE, PÉTRONE, PERSE, LUCAIN, STACE, MARTIAL, JUVÉNAL, JEAN DE PATMOS, ÉPIPHANE D’ALEXANDRIE, QUINTUS, CLAUDIEN, NONNOS DE PANOPOLIS, AMBROISE DE MILAN, PRUDENCE, ORIENCE, AVIT DE VIENNE, BOÈCE, FORTUNAT, THÉODULPHE D’ORLÉANS, FLORUS DE LYON, GODCHAU D’ORBAIS, HUCBALD DE SAINT-AMAND, BÉRANGER DE TOURS, PIERRE DAMIEN, GODCHAU DE LIMBOURG, TUROLD, GUILLAUME D’AQUITAINE, ABÉLARD, JAUFRÉ RUDEL, DANIEL ARNAUT, RAIMBAUD D’ORANGE, MARCABRU, ALEXANDRE DE BERNAY, CHRÉTIEN DE TROYES, MARIE DE FRANCE, JEAN RENART, BÉROUL, CONON DE BÉTHUNES, GACE BRULÉ, JEAN BODEL, RICHARD DE FOURNIVAL, ADAM DE LA HALLE, RUTEBŒUF, GAUTIER DE CHÂTILLON, THOMAS D’AQUIN, JEAN PECKHAM, MACHAUT, CHARLES D’ORLÉANS, VILLON, CLÉMENT MAROT, RONSARD, JEAN DE LA CEPPÈDE, SCÈVE, LABÉ, AUBIGNÉ, CYRANO DE BERGERAC, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, MOLIÈRE, JEAN RACINE, THÉOPHILE DE VIAU, MALIFÂTRE, NICOLAS GILBERT, ANDRÉ CHÉNIER, VICTOR HUGO, NERVAL, ALOYSIUS BERTRAND, CORBIÈRE, DESBORDES-VALMORE, LECONTE DE LISLE, BAUDELAIRE, RIMBAUD, LAUTRÉAMONT, BLOY, LOUŸS, MALLARMÉ, SAINT-POL-ROUX, CRAVAN, PÉGUY, RIGAUT, VACHÉ, RAMUZ, ROUSSEL, ARTAUD, GILBERT-LECOMTE, CLAUDEL, SAINT-JOHN-PERSE, COCTEAU, LARRONDE, JOE BOUSQUET, DUPREY, RÉQUICHOT, RODANSKI, LA SOUDIÈRE, CÉSAIRE, CHOURAQUI, et YVES BONNEFOY n’ont nullement besoin d’être excusés. Ces hommes sont nos frères ; ils s’activent dans les spirales universelles contre le rien qui nous démunit ; ils œuvrent en faveur d’un ciel prêt à s’ouvrir. Prononcer quelque parole entre la cime et l’abîme de l’existence est une réaction élémentaire qui émane de notre plus profonde humanité. Encore combien de millénaires pour le comprendre ? On l’ignore… Mais une chose est certaine : vous ne l’excuserez qu’en vain.

Citer ce passage habité par tant de poètes, on l’aura compris, n’est pas anodin et a toute son importance pour saisir l’envergure visée par Arthur Yasmine. Ainsi son écriture prend-elle ancrage dans une tradition solide -éloignée, faut-il le préciser, des circuits scolaires proposés-, ainsi son travail se nourrit-il aux sources profondes et sûres d’un labeur poétique ameubli et cultivé par des mains et des esprits non ignorants des richesses de notre précieuse Poésie. Une parole exigeante donc dans ces Clameurs de la Ronde, qui s’exclame et clame l’urgence de faire revivre à tout prix, aujourd’hui, une poésie en mal de survivre.

Qu’elles soient de tradition grecque ou latine, hautement célébrées dans ce premier recueil d’Arthur Yasmine repéré en 2013 par l’écrivain français subversif Stéphane Zagdanski, ou héritées de traditions religieuses diverses, les figures référentes invoquées dans L’Avis au Lecteur doivent être enregistrées et repérées pour ne pas perdre de vue la tradition dont l’auteur ici se fait l’héritier, dans une défense combattive voire offensive de la Jeune Morte Poésie que l’Éclair qui gouverne tout, se doit de faire renaître, dans le feu sacré de la résistance et du combat ardent de la parole. L’Éclair pour la Jeune Morte qui fulgure en guise de prologue l’exprime avec force voire avec véhémence :

(…)

 Nos clameurs cognent ta tombe !

Que ton sang frappe sous la pierre !

- Oh ! qu’il gronde et qu’il flamboie,

   Car Jeune Morte tu renais

-Là ! –Là ! –Là où retombe l’éclair !

    À toi, Poésie !

   C’est ton vacarme des pôles,

   C’est ton alarme, ta vitalité !

Que ton drame explose par les cieux,

   Que la terre crépite de santé !

    Poésie ! Poésie !

(…)

Traversant un labyrinthe le "poète vivant" réveille dans Les Clameurs de la Ronde un essaim de cendres par le tison d’un combat intransigeant embrasant la sphère sociale et l’aire aujourd’hui asphyxiée des mots, pour réveiller l’Éclair "par le fil des lèvres…", "par la mémoire du Dieu…"
La Ronde peut soit protéger, soit emprisonner. Chemin de ronde ou chemin de garde, elle peut également enfermer dans sa geôle pour museler la révolte, la contestation, la dissidence, le désaccord, au détriment de la Liberté de ses occupants.
Le lecteur comprend que le poète ici est aussi le citoyen en révolte contre une société dont il parcourt à dessein et en résistance les marges, depuis le poste de combat de son art, à l’écart du groupe social.
On peut être amené à ne pas partager entièrement les accès de révolte parfois excessifs d’une jeunesse exacerbée par un désœuvrement auquel la cloue une crise générale parfois trop assénée telle une fatalité. Et ces sursauts de survie sont grandis de leur réactivité totale roborative et salutaire. Le lecteur cependant peut par instants, d’instinct être amené à vouloir modérer ces excès. Ainsi la poésie actuelle doit-elle être en sa totalité appréhendée comme cette "pauvre poésie (qui) s’éteint dans des théories stériles et des éloges impuissants…" et la regarde-t-on vraiment exclusivement "au miroir occidental pour en faire de la réflexion intellectuelle et du mirage intime" ? -ces offensives mériteraient sans doute d’être modérées, du moins nuancées.
Reste que ces Clameurs de la Ronde attestent d’une voix à entendre et écouter pour mieux apprécier la tenue d’un message en cours aujourd’hui, et celle d’Arthur Yasmine est celle d’un ardent défenseur d’une poésie marginale et originale, dont les éclats de révolte et de lucidité gomme les excès aussi bien dans la teneur des messages que dans la forme et le style (un poème ponctue ainsi chacun de ses vers par un point d’exclamation et il est vrai que l’emploi de la ponctuation exclamative serait peut-être à tempérer, la densité seule et la force de frappe des mots se révélant au final suffisamment puissants. Une sobre ivresse peut frapper dans l’intensité de sa retenue, aussi puissamment aussi profondément et durablement, qu’un excès déployé dans l’arsenal défensif).

Les mots attestent d’un désœuvrement que chacun(e) de nous a pu ressentir pas plus tard qu’hier : "nous n’avons pas assez dansé pour renverser le temps", "Le devenir-cool, le devenir-baisable, le devenir-riche… aucun devenir-amour, c’est ça l’ère post-moderne !", "Depuis, c’est moi le malade. J’étouffe sous un nuage noir. C’est devenu irrespirable…" Les institutions ne sont pas épargnées, notamment celle structurant officiellement le monde éditorial (Cf. Message aux éditeurs de poésie française, p.77-79) ni les postures : " Tout le monde se prend pour un créateur. Bientôt plus que ça… Ils me font bien marrer ! Ces gens n’ont rien à dire… Ils n’ont aucun vécu. Ils se disent artistes parce qu’ils boivent, parce qu’ils touchent un peu de drogue, parce qu’ils sont pessimistes…. C’est juste pour se donner de la valeur… Ils se disent artistes parce qu’ils ont un peu de culture… Leurs références, c’est quoi ? Jamais au-delà du XXe… Modernes névrosés… Esclaves de la culture bourgeoise… Ils n’ont rien à partager… des platitudes sur leur rêverie… des clichés sur leur mélancolie… des banalités sur leur soi-disante rébellion…------------------------- Ah, c’est beau, l’Art !... Faut bien avaler quelques significations rassurantes, hein ? Laper un peu de poison… Mais ça ne te fera pas payer le loyer. Et elle est toujours vivante, la misère." Le ton est donné et le message asséné.
Reste qu’il faut appréhender ces Lettres et ces chants proférés dans Les Clameurs de la Ronde, afin de mieux partager, une même aire où reformuler et ressusciter les flammes d’une humanité désœuvrée en ce début du XXIe siècle et dont les poètes pourraient bien être les bienveillants et salutaires émissaires pour la remettre Debout et nous mettre ensemble en route vers le partage d’un Livre sur l’Action, l’Amour et la Poésie, à rebours d’une violence gratuite et d’une résignation d’hommes vaincus et fataliste, à parcourir dans la fraternité, une solidarité sincère et (re-)conquise. Le premier ouvrage publié par Arthur Yasmine clame cet Espoir.