Les Dates et les Œuvres - Symbolisme et Poésie scientifique - de René Ghil par François Huglo

Les Parutions

05 janv.
2013

Les Dates et les Œuvres - Symbolisme et Poésie scientifique - de René Ghil par François Huglo

 

 

            « Poésie scientifique » : un oxymore ? Risquons cet autre : un travail universitaire est un texte littéraire. Celui-ci, du moins, à goûter comme un millefeuille, à vivre comme un roman, à voir et à entendre comme un immense et grouillant opéra où partout s’ouvrent des trappes, entrent des personnages, s’entrelacent des voix en des polyphonies inédites : voilà Ghil et Guyau, Diderot avec et contre Sade, l’encyclopédiste opposant au Marquis un « athée vertueux » sauvant la responsabilité individuelle et morale sans restaurer la transcendance, Darwin contre Spencer et le « darwinisme social » mais avec Freud retournant, par la « civilisation », la sélection naturelle contre elle-même, voilà Mallarmé et Rimbaud se tournant le dos. On pense à ce fameux chapitre du Grabinoulor de Pierre Albert-Birot où écrivains, poètes et philosophes de tous les temps conversent, réunis dans un banquet. Pas de gai savoir sans un bel appétit. Celui de Jean-Pierre Bobillot est encyclopédique. Et contagieux.

            L’utilisation des notes en bas de page peut être considérée comme une technique romanesque. Elles aèrent la lecture, lui donnent de l’élasticité, le pas rebondit et s’enfonce, découvre toute une géologie, une généalogie des concepts. Poésie pure, par exemple. Proust commentant, dans une lettre à Mme Straus, un poème de Mallarmé, donnait-il à ces mots un sens mallarméen ? Si la « poésie en soi » qu’il visait ne pouvait être celle de Musset, rejoignait-il Vigny, que Ghil admirait autant que lui ? Et sous « poésie pure », faut-il entendre (avec Ghil, pas avec un abbé Brémond arrivé après la bataille) pensée « par les mots-musique dune langue-musique » ? Celle-ci est-elle, pour l’inventeur pré-lettriste de l’ « instrumentation verbale », compatible avec un égotisme ? Avec un altruisme ? Lequel ?

            Il s’agit bien ici, autour d’un livre de Ghil, d’un livre sur Ghil, et même DU livre sur Ghil, de celui qui DEVAIT être écrit. Mais il serait dommage et injuste de le cataloguer comme ouvrage de spécialiste pour d’autres spécialistes. On ne confie pas Ghil, on ne le confine pas. Cet inconnu, ou presque,  est le personnage-mystère, le ressort même, d’une intrigue qui ne tient pas dans un cénacle. À force de le croiser dans la première partie, « Recomposition du champ poétique à la fin du XIXème siècle », on le remarque. Il dépasse d’une bonne tête la plupart de ses contemporains. D’une bonne foulée plutôt, puisque ce « fondateur de la première avant-garde poétique et, plus généralement, artistique, en France et, vraisemblablement, en Europe », court devant. Ainsi, la « mystique matérialiste du langage » défendue au début du siècle par Ghil dans la revue moscovite Viessy [La Balance] a fortement marqué « les imminents créateurs dun Futurisme ouvertement hostile à leurs prédécesseurs symbolistes, ou un auteur tel quAndré Biely (Glossolalia) ». En 1914, suite à la première diffusion publique de poèmes enregistrés au phonographe par leur auteur, Apollinaire admire ce que Bobillot appelle la « lucidité médiologique » d’un Ghil qui anticipait sur LArt des Bruits de Luigi Russolo. Mais le matérialisme de la « Poésie scientifique » ne se réduit pas à la « prise en compte intégrale du medium et de sa matérialité, et particulièrement de la vocalité poétique ».  Celle-ci est l’indice, et l’un des aspects, d’une « prise en compte tendanciellement exhaustive du réel » (autant dire d’un effort encyclopédique) et d’une « critique de la vulgate symboliste et apparentée, et des diverses formes de déni plus ou moins exhaustif du réel qui, plus ou moins ouvertement, y ont cours ». Un déni dont les formes, bien au-delà du symbolisme, ont proliféré, et prolifèrent aujourd’hui dans les clairières —pas très claires— de l’Être !

            Emergeant d’une foule en mouvement dans la première partie, le poète apparaît ensuite au premier plan, puisque Jean-Pierre Bobillot construit son ouvrage autour du volume publié par René Ghil en 1923, deux ans avant sa mort, « Les Dates et les œuvres », qui peut-être lu à la fois comme un manifeste, l’affirmation d’une ligne, et comme la chronique rétrospective des polémiques et des rencontres qui ont tracé cette ligne. N’est pas exclu le comique, de contraste entre Verlaine et Ghil par exemple : « Il remarqua, hélas ! mon verre resté plus qu’à demi-plein et le vider me sauva seulement de sa colère ! ». Et Ghil lui-même décrit avec humour un Mallarmé qui n’en était pas dénué. Aussi allègrement qu’ Alphonse Allais, le conteur hydropathe, Ghil se paie Francisque Sarcey, sa « tendance à condamner dun gros mot ce quon ne comprend pas. M. Sarcey a aussi vite fait de dire de tels ou tels poètes, chercheurs dharmonies subtiles, de pensées non défraîchies : « Ce sont des fumistes, ce sont des farceurs », que Scudo naguère de traiter Berlioz de fou, Wagner dimpuissant, et Schumann de baroque ».

            Ghil, Bobillot, libérez-nous des Sarcey !