Les excentriques de Michel Dansel par Michaël Moretti

Les Parutions

11 sept.
2012

Les excentriques de Michel Dansel par Michaël Moretti

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DANSEL AVEC LES FOUS (littéraires)

 

 

 

Féru ès cimetières, dont le Père-Lachaise, ès symbolistes du cru, dont Tristan Corbière, ès rats, écrivain, poète, ou l’inverse, et, nonobstant, ami de Marcel Béalu, un orfèvre de la littérature française trop méconnu – mais ceci n’est que coquecigrues, le bon vivant Dansel succède dignement à Nodier, Queneau et Blavier.

Dans une longue préface, Dansel évoque une évidence masquée car dérangeante : « c’est la marge qui fait la page ». Les excentriques, publié dans la collection Bouquins, est une anthologie atypique ne se réduisant pas aux fous, littéraires ou non, marginaux ou autres, malgré une photo de couverture trompeuse d’une femme à chapeau tenant un ourson en laisse dont nous laisserons l’interprétation au chartiste Pastoureau. Si la définition de l’excentrique est problématique, la notion a le mérite d’exploser les frontières des domaines de recherche de sciences humaines et sociales. Dansel n’échappe cependant pas aux poncifs psychologiques et psychiatriques : le « clown triste » a la part belle ; la résilience, tarte à la crème, est ressassée. Outre une subjectivité assumée (Jean Sallem de Lund et Jehan Vanderhome, avec ses sculptures en os de poulet, pour les arts plastiques ; Claudius de Cap Blanc et son affabuloscope, Pierre Champion, Philippe Moncorgé et sa Plouf économie), le concept de « marginal positif » peut choquer par l’introduction de jugement de valeur (axiologie) et la typologie sous-jacente. S’ensuit une taxinomie drolatique mais contestable tant l’étiquette s’applique peu à l’excentrique.

Dans un style ampoulé post décadent où l’information arrive tardivement jusqu’à l’énervement, Dansel évoque 37 cas d’excentriques anonymes puis propose un dictionnaire forcément lacunaire. Où est Erik Satie qui, outre ses œuvres et annotations, aligna ses selles façon arte povera ? Où est Oscar Wilde, dont l’immense tombe en néo assyrien est pourtant au Père-Lachaise, effacé par Arthur Cravan et rejeté parmi la noria de dandys ? Où est l’un des plus grands artistes du XXe siècle, Kurt Schwitters, créateur, entre autres, d’Anna Blume, de l’Ursonate et des Merzbau pour finir avec des croûtes académiques en Angleterre ? Où est Noël Godin le gloupier, entarteur et anarchiste pâtissier ? Des filiations sont éludées dans les notices : Marcel Duchamp s’inspire essentiellement de Brisset et de Roussel. L’homme qui retourna sa veste doublée de vison, Gainsbourg, décora sa maison de la rue Verneuil tapissée de noir en hommage à Avida Dollars qu’il rencontra. Des tics de langage ou des schémas récurrents peuvent irriter : « de belle futaie », présentation sauce Quatrième dimension (« vous voyez cette personne a l’air normal et pourtant … »), la surenchère gratuite (« parmi les excentriques, c’est le/la plus …), l’accumulation d’anecdotes pour l’anecdote et une compassion fatigante. Baste ! De Hannibal à Madonna ou Michou, en passant par le gastro Grimod de la Reynière, L’art de péter ou Gainsbourg, Isou-Lemaître ou Altagor, le médecin ou le gardien d’immeuble, le plaisir est au rendez-vous. Un hommage appuyé à l’IIREFL de Marc Ways (cf. Cahiers de l'IIREFL numéro 1 par Michaël Moretti) est apporté à l’article « fous littéraires ».

Reste que 234 pages de textes d’anthologie, parfois de seconde main, sur 826 pages laissent sur notre faim d’autant que Swift, Cros et Brisset sont réduits comme peau de chagrin. C’est un peu rat ! S’il existe des pépites en complément de Queneau et Blavier, cela sent la tromperie sur la marchandise.

A noter en bibliographie le réjouissant Cadavre Grand m’a raconté d’Ivar Ch’vavar-Lucien Suel. Le beau livre chez Al Dante/Léo Scheer, Nouvelles impressions d’Afrique aurait complété les références chiches concernant Raymond Roussel. Si l’Encyclopédie des sciences inexactes, à l’origine des Enfants du limon de Raymond Queneau, est mentionnée, il aurait été plus exact d’indiquer également Aux confins des ténèbres. Les fous littéraires français du 19e siècle. Gallimard, Les cahiers de la NRF, 2002.

Au total, notre passionné nécropolitain (voir par exemple la notice Erotisme) aurait dû exhumer quelques collaborateurs in vivo qu’il aurait dirigés. Ceci aurait évité une orientation trop nécropolitaine, symboliste ou ratophile. A fortiori quand Dansel se grime en Michel Thaler en enterrant le verbe (gerbe « Au verbe défunt ») en 2004 à cause du biblique « au commencement était le Verbe ». Nécessaire mais pas suffisant, Les excentriques, par sa flânerie, complète le Blavier et le Queneau. Les excentriques réclament du sérieux !