Les jungles plates de Jean-Patrice Courtois par Emmanuel Laugier

Les Parutions

09 mai
2010

Les jungles plates de Jean-Patrice Courtois par Emmanuel Laugier

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ì Un nuage sous aluminium "




AMORCES
ì : le petit voyage, la musique à vinaigre " (Les Jungles plates)

Dans la seconde partie de Hors de l'heure1 son second livre, titré comme à l'avance de ses Jungles plates ì Juste avant quand ", Jean-Patrice Courtois écrit ceci, en une page pour le moins (nous le constaterons) programmatique de toutes les poétiques contenues et ramifiées dans ses livres : ì Suffit-il de dire/si c'est ce qui rit/qui a et même est/peut-être même en effet est/Ta tête en mains/qui t'abandonne/qui te fait croire voir/Penser te fait/penser alors et penser comme/le contraire de tout/ce qui arrive/quand même arrive/et la réponse dans ce cas/obligatoire ". Successivement tombé dans une ì tête en mains/qui [s']abandonne", le rire est en-, voire de- même effet (rasant) que telle pensée elle aussi venue en effet raser ce qui arrive, ou n'arrive pas. Ceci dit, entre tête lâchée et rire, quelque chose passe sa lame longitudinalement et nerve la pensée, lui donnant son pouvoir de porosité, soit son propre langage comme force de branchement sur autre chose que lui-même. Toute la question des livres2 de Jean-Patrice Courtois revient à chercher (et rire en une sorte de Buster Keaton distancié et froid, cf. la très forte partie ì Chapeaux " (II)) un langage pour chacun, jusque la réponse obligatoire qu'ils se doivent de donner au langage lui-même, cas par cas. Dans la propre casuistique qu'ils s'inventent, disons que la langue qu'ils trouvent et emploient n'est que le miroir de la stricte pression de la nécessité qu'ils reforment eux-mêmes comme réponse, cherchant à arrêter-là le mouvement de toutes représentations. L'une des sections prosées (ì Emballages " (III)) le dit clairement lorsque sous le mot ì surface " s'entend le tournoiement des représentations tel que déjà Hölderlin, dans l'élaboration de ce qu'il appela la ì césure anti-rythmique ", pensait qu'elles dussent s'arrêter ou se suspendre : question posée en somme à l'écrivain rééliste qui, en forme interrogative, affirme : ì Diagnostic ? Remède ? J'affirme que le réel n'est pas l'indistinction du diagnostic et du remède, c'est-à-dire la fastidieuse et commune affaire de la surface ". C'est en cela aussi que Les jungles plates, composé de cinq parties distinctes et retournées chacune vers deux sortes de structures formelles (pour la première il s'agit de laisses étagées selon des rythmes de blancs divers, d'une part amorcées par de successifs ì : " dans ì Mobiles " (I), d'autre part espacées de tirets longs dans le final ì Diversions " (V) ; pour la seconde se distinguent des poèmes en prose (dans l'ordre ì Chapeaux " (II), ì Emballages " (III) et ì Obériou " (IV)), appellent une obligation de réponse, c'est-à-dire l'impérieux désir qu'un langage se donne, remontant à l'autre surface de ce qui est, dehors, sans langage : ì Dans l'espace, dans la géométrie des plans, des plans se cachent, imaginables donc réels, réels donc imaginables. Voilà, nous en sommes là si la question est ìle monde en réseaux est-il géométrie de plans ou autre chose ?" Plans absolus à tout, absolus de tout, plan à plan, un après l'autre et avant l'autre aussi, le réseau est une lutte contre toute idée de dimension ". Phases infracassables de séries non-causales, arasements et frottages des phrases, gesticulation de laisses étagées en forme de fouet, de serpent, équilibres sur le pied de danse nijinskien des amorces sériées (ì :... "), plaques tectoniques enchevêtrées des 5 parties, toutes de poussées relevées, sont, à chacun, mouvement et énergie rentrés des plans à géométrie variable que l'acte d'écrire endure. En sorte de souvenance (peut-être), dans tous les cas par remontée de la vérité du pantomime dans le squelette de nous. Voilà pour l'instant ce qu'il faut, ce qu'il y a à dire de la logique féroce des Jungles plates. Logique éthique et politique du non-dormir étant le revers nervé de tout exercice véritable d'une langue à réponse ì obligatoire ", et conséquemment non-obligée. Après elle, on ne sait rien, il faut qu'elle se recommence, et c'est bien ce que fait de livre en livre Jean-Patrice Courtois, il recommence sa langue en la différant depuis ce même point de suture où se relient n'importe lequel des rapports entre temps, espace, époque, et tête que nous y sommes, ou grimace que nous y faisons.

> CHAPEAUX BAS
ì A - Les chapeaux se nourrissent par recouvrement régulier de tête et boivent l'eau de pluie les jours de pluie. Les abreuvoirs leur conviennent mal. C'est une question de forme " (Les Jungles plates)


C'est pourquoi, sans doute, à recommencer chacune des tonicités non-mimétiques de ses langues, il se trouve que Jean-Patrice Courtois y dénomme beaucoup de chapeaux, des chapeaux dit-il, entrés en lui depuis longtemps ì entre œil et cerveau ". Et si l'on ne marche pas seul dans ce genre de jungles, cela ne veut absolument pas dire qu'on y soit sur des béquilles savantes soutenu et aidé. Non. C'est la solitude dans les membres, dans tels bras ballants, que voilà fondue avec toutes ces voix multiples, qui importe, puisque elles énervent autant qu'elles adoucissent la traversée de la grande étendue noire de la nuit. La traversée en solitaire naviguant sur sa jambe de bois à travers The rime of the Ancient Mariner (Coleridge) et l'Inferno (Dante). Ceci élargissant cela de la vita nova. Va sans dire. Mais enfin : reprenons : s'il y a donc beaucoup de chapeaux dans les Jungles plates, ne les cherchez pas seulement dans la section éponyme. Car ils sont fondus dans toute la coupe horizontale du livre lui-même comme matériau de mémoires survivantes vivifiées en forme de chocs, puis remontées. Et sans intertextualité aucune à chercher, les voilà en parfaits complices du drame de l'existence. Viennent alors des figures, des têtes, chapeautées ou pas, mais bien énumérés. A la page 321, il faut entendre : remerciements aux ì porteurs " imagés, jusqu'à leurs gestes, venus ì dans la zone de l'œil et du cerveau ", et se succédant : à Charlie Chaplin, à Robert Walser, et à plus encore, mais ì en tout premier lieu à Buster Keaton ". Et plus bas l'ordre d'apparition reconnaissable autant que reconnaissant, va à d'autres, de Maurice Blanchot à Jacques Dupin, en passant par Daniil Harms et Alexandre Vvedenski, les deux piliers de la bande des obérioutes (groupe fondé en 1927 à Léningrad). Pourquoi ceux-là, ce fondu-là : n'est pas la question, mais comment ils se fondent. Et si l'on ne peut le dire, dans, au moins, une forme de critique génétique des traces, c'est que cela y aura fabriqué son tant mieux pas explicable, rieur et décalqué, gifleur et sauvagement sous chapeau d'air. C'est encore l'effet Keaton. Que toute la partie ì Chapeaux " (II) déploie et tend, dans un humour à la fois discret-déceptif-revigorant (à la Glen Baxter) et dans le signal du rire aux dents cassés de l'idiot de village. Car ì la folie du chapeau n'est rien d'autre que l'acte délibéré de qui ou quoi espère échapper à l'espèce humaine ". Histoire de poursuite entre un chapeau et un autre, puis un + encore autre. L'arroseur arrosé en somme, mais dans tous les sens du tuyau, en sorte que dans le grand sourire ìde ce fameux chat du/Cheshire" (Complication du sommeil) vous entendez encore un ì vous reprendrez bien une tasse de thé Mademoiselle Alice... "

> POURSUITE
ì la littérature donne des leçons " (Ossip Mandelstam)

Poursuite est éclairage suivant à la trace la nuit opaque et mate, quasi-ossifiée, qui elle aussi court sans retard après l'existence et son huissier. On ne dira pas ì bien ", puisque ì bien " ne se pense pas ici comme constat tranquille de l'époque vue. Ni comme repos. Au contraire, il y a chez Jean-Patrice Courtois une inquiétude maintenue dans la visée d'une guérison, d'une convalescence. Il y a, sous des ì phrases de partout dans l'espace extirpant des noms de partout ", une ì : cédille du souffle, transmission par inarticulable ". Cela peut commencer par le bégaiement propre à Complication du sommeil, ou par celui, quasi-didactique, de Hors de l'heure. Mais aussi se poursuivre dans Jungles plates par une folie (ì folie que de... ") entrée en tête d'un homme marchant, ou par ce qui le martèle, lui, celui-là, ayant-là perdu son crâne dans son chapeau envolé. Souvenons-nous encore une fois, dans Malone meurt, que ì le chapeau, fermement bombé, dur comme de l'acier, aux bords étroits et roulés, porte à l'occiput une large fente destinée probablement à faciliter la réception du crâne ". Voilà toute la question. Voilà ì le courage des installations vraies, la férocité du leurre, la dernière beauté à décrire ". Puis cela se reprend à la liste où ì finissent - (un jour) " et ì restent - (à ce jour) ", en une page unique (p.197), d'une puissance peu vue ailleurs, des économies, des systèmes de production, des publicités, les méandres du nihilisme, des brutalités, mais aussi le ì rire, le yoga, les conditions de possibilité des actes ". Puis cela se poursuit encore comme ce qu'il reste en somme à dire là où il n'y a plus de langage, comme ce qui se doit d'être formulé dans la petite lumière portée par le poème (luciole) : image malgré tout (mentale, spectrale, survivante, pour reprendre le vocabulaire de Georges Didi-Huberman) de la possibilité d'un éclairage, ras, clignotant. Petit phare au loin de la baie tournant, petit phare de vélo éclairant depuis son dynamomètre le goudron mat de la route (Malone meurt, Molloy, Watt... ). Pour continuer à faire que monde(s) il y ait, dans l'entrecroisement insécable de ce qui vient de tête à rire, dans l'abandon de la pensée (Rousseau sur sa barque) et dans ce qui presse le langage à s'en extraire. Monde(s), ì réponse obligatoire ", langage, tête, dehors, sont ainsi les quelques mots ì amorces " du déploiement des Jungles plates. ¡ quoi il faut répondre encore, par trois autres mots : ì halo ", ì branchies ", ì pacification ", que suit, à la fin, un ì quel espace ". En forme d'issue (peut-être).

> ETAGEMENTS :
ì Que d'une pure accentuation dans la langue consonant le non-chant, puisse apparaître la déduction des charpentes que fabrique le bruit seulement bruit, de cela luit même noir le discours "
(Les Jungles plates)
ì Noircir les néons "
(anonymement)


On ne pourra pas, dans l'espace imparti à cette chronique, étager toutes les ramifications que Les jungles plates contiennent en chacune de leur partie, ni (ce qu'il faudrait faire ailleurs) tirer les fils des navettes qui courent d'un livre à l'autre (en forme de poétiques) et montrer comment généalogiquement ils se répondent, se télescopent, dans le mouvement même de véritables plaques tectoniques. Toutefois l'entreprise des Jungles Plates reste celle d'un effort constant et endurant d'éclairage (halo) de l'obscurité générale du (des) monde(s), celle de la tension réitérée d'une respiration (dans la double balance du respir [branchies]), et celle, finale, d'une pacification où se conjoignent l'antithétique ligature entre le langage et ce qui s'y oppose comme son en-dehors (ì région non-dirigeante du dehors " comme l'écrivait Blanchot). De la ì : tête au noir, matrice d'espace - pour un cela " à cette ì : (... ) concentration plate, une jungle reposée, liquide ", voire à la ì : jungle plate, à feuilles, à écran " des ì Mobiles " (I), il y a que ì : tout se passe dehors, au-delà de pas là - " ; il y a le vase communiquant d'une parole ì hôte de rien " dans laquelle se répondent autant toutes sortes d'expériences sensibles que d'expérimentations de pensées abandonnées à leurs rires cassés et ouverts. Rien en cela, dans l'inflexion de ces par exemple premières laisses, ne s'étage sans que dans leur propre étagement il n'y ait interpénétration des modes du sentir et du penser. La bipartition, imbécile et superficielle, visant à séparer hiérarchiquement (comme certains ont cru devoir l'exprimer péremptoirement) ce que Schiller appela en son temps poésie ì naïve " et ì sentimentale ", soit une poésie du sensible d'une poésie ì pensive ", est tout le contraire de la ì logique lente vers rien de spécial " de cet horrible livre travaillant. Ainsi se détourne-t-il de toute opération de production langagière, à présupposé conceptuel ou productif, pour construire, comme Benjamin disait de son (notre) ì pessimisme ", une ì : proposition du pas faisable ", ou encore ì : la trace brève - ligne donc tête trous passé ". L'écartement, ou l'écart en forme d'étoilement, est ce qui tient en survivance la ligne de crête du langage avec sa tête présupposée, ses trous de mémoire, ses absences, et ses justes passés revenus. Il s'agit là, si l'on reprend les mêmes phrases qui conduisent l'introduction de son livre sur ì écriture et pensée chez Montesquieu " dans L'Esprit des lois3, d'un ì grand livre des inflexions, où la nuance n'est pas principalement la marque d'une virtuosité rhétorique (... ), mais où elle est tension éthique et poétique, préoccupations envers les opérations de pensées les plus fines " (p. 9.). Disons-le sans lui pour le lecteur qu'il nous fait devenir. Or il n'y a pas ici d'étude possible des cinq ì inflexions " des Jungles... , qui ne soit d'emblée étude de la pensée et du rapport au langage dans lequel elle s'effectue. Ou, comme le dit Jean-Patrice Courtois dans ce même essai, ì pas de logique de la pensée sans une grammaire et une poétique de la pensée, de sorte que " se diriger vers Les Jungles plates ne se peut sans y saisir le nouage spécial du travail entre ré-inflexions pensantes et écriture. Les deux tâches étant ensemble volantes (sans quoi rien). Le bougé concomitant de(s) (l') écriture(s), est ainsi indicatif du nœud et des mouvements qui à la fois les défont et les structurent. Ces partitions ì impeccables " forment alors, avec les nuances que ce mot a s'il est éclairé de toutes les inflexions du langage dont sortent les Jungles plates, entrées et sorties aux écritures : subtilité rageuse de toutes les modalités phrastiques, de toutes les ponctuations, suspens, syncopes, enjambements du livre lui-même. Sans mesure sinon la sienne tournée dans le chignon de langue. Toute cette basse lente et ultra rapide de connections se livre et se propose, en largesse, pour se rendre presque à elle seule. Ainsi entrent un ciel noir de Provence (ì mounine ", Francis Ponge) et la géographie des paysages ponctués, entre le pas de danse posé entre les personnages beckettiens A, B, et C. Entrent le tout des mondes, des résidus, du presque rien, dans le creuset balbutiant du langage ; et en sortent d'innombrables blocs de perceptions, d'agencements, la ì consumation des phrases " y étant revers d'exemples que l'on pourrait extraire de ì Chapeaux " (II), ou encore des ì Emballages " (III) et d'ì Obériou " (IV)). Ainsi (sic) entrent la réécriture fondue du ì Je te dis selon ma conscience " de Harms, les théories climatologiques de Montesquieu, celle de Daniil en chaud et froid énervant, un traité de fabrication de chapeaux, les multiples travaux glacés du savoir fondu (images et mots), antérieur et contemporain. Ainsi entre le prisme d'une écriture en acte : une tête chercheuse travaillant elle aussi à une restitution possible de mondes, à l'agencement d'une expérience où le langage y serait une forme de guérison. Sa loi, en somme, étant une partition ouverte et passée entre ce que parler dit et ce que muettement le dehors appuie sur ì : les dents " d'un couteau sans ì ordre alphabétique ". Ravivant, deux fois ravivant ì : le presque pas tout près vu de plus près que tout en fait défait " : car ì : le noir a du halo ", aussi, autant, pour re-commencer l'expérience sans l'aggraver. Car ì le carnage des choses ne nous apprendra rien comme ça. Il faut d'abord les installer dans le dispositif où ce que l'on peut apprendre d'elles peut venir se prendre ". Pour re-commencer l'expérience ? Oui et ouïe.



1 Deyrolle éditeur / Verdier, 1995.
2 Successivement : Vie inverse, Deyrolle éditeur / Verdier, 1992 ; Hors de l'heure, Deyrolle éditeur / Verdier, 1996 ; Complication du sommeil, Circé editeur, 2001 ; D'arbre et d'œil, Prétexte éditeur, 2002.
3Inflexions de la rationalité dans ì L'Esprit des lois ", éditions PUF, Coll. ì …crivains ", 1999.