Les Sonnets de Ted Berrigan par Éric Houser

Les Parutions

19 mars
2013

Les Sonnets de Ted Berrigan par Éric Houser

 

 

Nice to read you !

 

Nous devons à Martin Richet la traduction du livre de Ted Berrigan, The Sonnets, un livre qui est paru la première fois en 1964, à New York, alors que Berrigan avait trente ans. C’est un ouvrage important pour la modernité en poésie, aussi faut-il spécialement remercier les acteurs de cette publication, avec le traducteur les éditions joca seria, qui font un beau travail avec cette collection américaine dirigée par Olivier Brossard (entre autres poètes, Frank O’Hara, Ron Padgett et Bill Berkson), et également Jacques Roubaud qui signe une éclairante postface. The Sonnets,  à propos duquel Frank O’Hara a pu dire qu’il s’agissait d’un « fait de poésie moderne » (a fact of modern poetry), est un ensemble d’environ 88 sonnets la plupart numérotés avec des chiffres romains (environ,  car certains semblent « manquer » dans la série, par exemple le 20, le 24, le 54 – en fait je n’ai pas réussi à les compter, cela fluctue), qui à première vue n’ont rien à voir avec des sonnets, avec la forme-sonnet, excepté le compte des lignes, oui elles sont bien 14, mais non pas réparties en quatre groupes (4/4/3/3), ainsi que notre culture scolaire (en France) nous dispose à l’attendre.

C’est, on s'en doute, justement sur cet aspect « sonnet » que Jacques Roubaud écrit sa postface, constatant que Ted Berrigan connaissait cette forme « beaucoup mieux qu’il n’y paraît superficiellement » (comme il le dit lui-même à l’auteur lors d’un festival à Ostie, en 1979). Il énonce quelques règles pour la composition d’un « Berrigan-sonnet », après avoir observé que ni le mètre ni les rimes des sonnets shakespeariens, que l’auteur a lus, relus et relus, ne s’y retrouvent : l’une de ces règles, celle qui veut que chaque vers soit une unité autonome, paraît devoir être reliée à un mode de composition par prélèvement rétroactif utilisé par Ted Berrigan (et qu’il a découvert comme on découvre un fait), très sensible à la lecture.

Mais ce sur quoi je voudrais attirer l’attention, c’est d’une part sur le fait que ce livre, d’un certain point de vue totalement abstrait voire asémantique (Berrigan ne dit-il pas que chaque vers doit « avoir une existence propre comme un carré dans une œuvre de Josef Albers ou une bande dans un drapeau de Jasper Johns »), est d’un autre côté absolument concret, dans une manière (et une matière) débridée, qui a conservé après presque cinquante ans toute sa fraîcheur, et qui passe très bien en français. Plus on avance dans la lecture, plus le jugement émis par Alice Notley (la seconde épouse de Berrigan), qualifiant cet écrit de « musical, sexy, and funny » paraît approprié. Et cette dimension me paraît d’autre part liée au fait que par leur mode d’écriture, les sonnets sont enchaînés les uns aux autres, ce qui en facilite la lecture car un vers est toujours susceptible de réapparaître, dans une autre position. Ce qu’il fait, créant chaque fois la surprise. Ainsi, la lecture de pièces isolées n’a pas beaucoup d’intérêt en soi, ce qui est du reste quelque chose que l’on peut sentir aussi en lisant les sonnets de Shakespeare.

Quant à conclure sur la question posée par Jacques Roubaud à la fin de sa postface : est-ce que ce livre, qui n’a pas réellement trouvé une nouvelle version de la forme-sonnet dans sa langue d’origine, parviendra à le faire en  français (une question qui est extrêmement fine, nullement rhétorique !), je me garderai de le faire. Même si ce n’était pas le cas, Les Sonnets resterait un livre encore opérant, un livre qui entretient vivace le désir de poésie.

 

elle murmure des signes à ses doigts

pleure le matin de se lever dans la contrainte de l’amour

Moi non. J’aime casser la gueule des gens.

XLI