Météo des plages de Christian Prigent par Bruno Fern

Les Parutions

05 mai
2010

Météo des plages de Christian Prigent par Bruno Fern

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D'abord le titre, neutre, devenu même transparent à l'usage et qui, de ce fait, ne semble exposer que son vide ; puis le sous-titre indiquant un genre tellement inhabituel qu'il ne peut que laisser songeur le lecteur lambda.
Roman ? En effet, on trouve des lieux, ressassés mais sous des angles d'attaque variés, et des temps, pas qu'au long d'une journée de plage car aussi déroulés qu'enroulés les uns sur les autres - beaucoup de textes sont datés, entre 1953 (« 8 ans, c'est à Plougrescant ») et 2009, donc suivant le cours d'une vie bien que leur ordre d'apparition ne soit pas chronologique. De plus, différents personnages s'y croisent et, parmi eux, l'un, tutoyé, qui occupe une place à la fois centrale et décentrée ; d'où des scènes diverses (balades, baignades, idylles, activités sportives, etc.) dont la narration tourne court - et, si c'est du « tué dans l'œuf » (4ème de couverture), par ailleurs ça fait naître des représentations aux multiples facettes, histoire de réduire si possible la stricte assignation au « hic et nunc ». Il y a également des dialogues, d'une part entre ELLE et MOI (registre amoureux à issue variable), d'autre part entre LUI et MOI sur des questions d'esthétique dont le livre lui-même constitue l'objet (« À fond la forme ! »). Enfin, une composition en 3 parties (prologue, logue en 14 stations, épilogue) et des enchaînements qui mènent jusqu'à un dénouement peu final tant il relance la lecture en apportant un écho, non sans décalage, à la case départ : « tu ne vois rien sauf le hors de toi » à l'ultime page et « tu ne / Vois ni l'île ni bl OO m ni voiles ni le vitreux / Mazout » à la première - et, entre les deux, auront justement eu lieu les tentatives pour voir autre chose que les figures imposées, manifestations majeures de l'aveuglement, des « mirages » où les distances, à travers zooms, panoramiques, travellings, etc., changent sans arrêt :

Mazout - pourtant tout tu le sais y est,
Tout (l'…gée Kells Erin Anna Livia Plurabella)
Bobine dans ton crâne son cinéma, tout ça
Renaît si tu le veux, oui, si tu l'essaies.

Et, quitte à accepter qu'il s'agisse là d'un roman, pourquoi alors ne pas le qualifier de réaliste, au sens que C. Prigent attribue à ce mot ? « Car si la vérité de l'expérience singulière n'est pas identifiable à la diction de la réalité telle que je viens de la définir [l'ensemble des discours et des images par la médiation desquelles le monde nous est symboliquement proposé comme monde], il faut bien parier que c'est ailleurs qu'est le réel et autrement qu'il se formule. Et qu'il va falloir «trouver une langue » pour parvenir, sinon à dire quelque chose dudit réel, du moins à former en langue quelque chose qui saura en donner la sensation juste. Voilà où est l'objectif réaliste que je disais. »1- rendre sensibles les incessants va-et-vient entre les paysages (i.e. les gouffres) intérieurs et extérieurs qui constituent l'expérience même que nous avons du monde, avec pertes incluses au montage puisqu'on ne peut que longer la nature des choses, littoralement parlant.
En vers ? Allant par quatre (côtés ou planches) - « ce rythme éteint en carré / Ou dalle (béton plus que marbre) » ; rimés, parfois acrobatiquement : « en face d'elle tu - comme l'hu / ile des tubes » ou bien « Ma ch / »re - Flash) ; et polyrythmiques, métrés en 11 ou 13, tournant autour du pot des 12 et pouvant y toucher de très près : ainsi (et ce n'est sans doute pas un hasard) : « Là où blanchit le corps de ton père dans la Manche » guère lisible autrement que comme un alexandrin. Ne relevant donc ni de l'informe d'un certain vers dit libre ni d'une prose découpée selon les pointillés de la grammaire fonctionnelle, deux espèces répandues. Cela dit, s'il y a des règles, elles laissent suffisamment de jeu pour créer des effets de langage et en casser d'autres (retour à l'œuf), pour échapper à un quelconque emportement lyrique et maintenir le texte dans un état critique - et c'est en particulier grâce à la bascule du vers que le pathétique est pris de vitesse :

Arise, ô Dick ! from thy deep den ! Tu m'ha
Bites, oui - Mais sous les vaporisations d'a
Mertume, les fontes de chair ruisselées vers la
Mer, qui quasi mort occupe ton estomac ? - moi.

Quant au choix de cette régularité irrégulière, de cette mise en page qui adopte les apparences classiques mais où la déstabilisation est permanente, on pourrait l'expliquer en partie (peut-être naïvement) par le fait que la langue s'y lance, s'y brise, reflue puis repart à la charge, charriant un peu de tout - soit un mécanisme sans cesse enrayé, détourné.

Etape suivante : placée en exergue, l'étymologie des deux substantifs du titre qui, loin d'un sens plus pur, donne plutôt à ces deux mots de la tribu une densité hétérogène (d'origine) dont toutes les composantes, sans exception, trouvent leur résonance dans l'ouvrage :
* météo - du haut, élevé, céleste, on n'en manque pas ici, sauf que c'est à tous les étages lexicaux que ça se passe, du trivial à l'éthéré, les strates étant le plus souvent croisées :

Contre-plonge : ces architectures célestes s'osent
…clatantes & colonnes, volutes & gueuses
åillades ou spots & clapotis d'hydres roses
D'nimbus.


De l'exalté, excité, dressé, levé ? Avec tout ce que cela sous-entend, c'est l'ensemble du livre qui fait indéniablement preuve de cette énergie-là, sans masquer pour autant les limites de l'entreprise, l'inévitable retombée :

Ouais ouais ça surexcite l'hormone pile à bloc :
Quasi cagnard bombe libido, non ? Mais si
Tu vas te rincer les tongs aux fi
Lières ça te flapira les tensions : flic floc.

D'où l'incertain, l'instable et, dans le même sac, emporter, détruire par la fréquente indécision sémantique (qui ne correspond évidemment pas à un défaut de précision car c'est écrit à la lettre près) due aux coupes et télescopages en tous genres, ce qui permet de dégonfler, de défigurer toute forme supposée souveraine.
* plage - oblique, penché, transversal ; rivage en pente douce, constitué de débris ; du coup, ça ne saurait ni aller droit (comme le montre, on l'a vu, la versification) ni rouler sur du plat2 et, si douceur il y a, elle ne peut être que brève, écartant une nomination définitivement apaisée, puisque matières et mots sont pareillement troués (qualificatif prigentesque par excellence3) de part en part, notamment du fait que c'est là le lieu des corps morts en (et autres oiseaux des mers plus ou moins vastes) dé-composition, y compris celui de ceux qui viennent y exposer leur peau, leur chair faible face aux éléments qui les dépassent autant que la langue :

Pas d'autre monde non en vue que ce monde mais
Du monde comme autre tu sens le chaos dans tes
Paysages. Ulysse où vis-tu ? Jason ? Bloom ?
Zéro dieu - le vide des noms sur toi : et boum !

Par conséquent, une plage qui porte de nombreuses plaies, surtout quand aux algues pourrissantes et aux fientes se rajoutent les séquelles tenaces de l' « Amoco Cadiz ‘ maudit caca ! », et où, matrice (la vie y est née) autant que tombe, la « mer putréfiée » revient sans trêve avec ses noyés, connus ou pas, auxquels un quatrain encadré, précisant date et lieu, sert de « pierre » - et fascine : « Il t'a tenté souvent, cet abandon : nage pas / Plus loin, coupe ». Autrement dit : en lançant des « coups de dé/bris de vocabulaires », tranche dans le mort de la langue pour en tirer un peu de vif.

Bref, si « la qualité de la poésie se définit par la rapidité et la vigueur avec lesquelles elle impose ses projets péremptoires à la nature inerte, purement quantitative, du lexique »4, on est sûr d'atteindre ici des sommets à travers ces pirouettes sans interruption, savantes par leurs micro-dynamiques stylistiques et par les références (littéraires, mythologiques, picturales, historiques, scientifiques, etc.) insérées sans révérence - car il n'y a aucune pédanterie dans ces dernières et en ignorer certaines n'empêche pas une lecture, emportées qu'elles sont par le flux :

Puis Madame à peau de piquetis de poule fait sa Suzanne
En cabine. Et telle icelle aux vioques dans la feuillée son
Haleine furibonde te sirène aux considérations
De basques interdites : Guarpis d'là, bas d'la hanne !

En outre, le tout témoigne d'une lucidité qui renvoie aux fondamentaux de l'écriture, c'est-à-dire aussi bien à l'importance vitale qui lui est accordée qu'à la conscience de son insuffisance dont elle porte les stigmates, d'où une tonalité générale qui n'engendre pas la mélancolie mais ne l'anéantit pas pour autant, mêlant étroitement tragique et burlesque :

Toutes ces matières même debout pendent
& chutent Tous marchent toujours sur l'eau Tout
Se fourre en soi-même toujours & partout
Ta viande ta pensée sans cesse descendent

Et montent dans des souffleries de voix aux
Astres et aux désastres tombent - si l'eau
Papillonneuse bat c'est ton cœur avec qui ré
Pète entre toi et toi la mesure du démesuré.

Voilà donc un livre avec lequel on n'est pas près d'en avoir fini, « [... ] toujours plus en train d'embobiner, de se débobiner / dans le rendre intime chaque bienheureux éloignement / dans son - qui laisse tout sur les bords - / rétif, secret changement »5.





1 Christian Prigent, quatre temps (rencontre avec Bénédicte Gorrillot), Argol, 2009
2 P. Guyotat, « Quand on a une vision fixe, non historique de la langue, on écrit « plat », langue plate, littérairement dominante. » CCP n° 1, 2001
3C. Prigent, « La poésie tâche à désigner le réel comme trou dans le corps constitué des langues. » L'Incontenable, POL, 2004
4O. Mandelstam, Entretien sur Dante, 1933
5 A. Zanzotto, Meteo, 1996 (trad. Jean Nimis)