Musique rapide et lente de Cyrille Martinez par Marie Cazenave

Les Parutions

15 mai
2014

Musique rapide et lente de Cyrille Martinez par Marie Cazenave

 

       Le titre du nouvel ouvrage de Cyrille Martinez a de quoi surprendre par son apparente contradiction : comment une musique peut-elle être à la fois lente et rapide ? Quelle mélodie peut-on imaginer ? Naïvement, le lecteur s’attend à l’évocation d’accords, de notes, d’harmoniques, de style musical… Et pourtant l’auteur n’a pas fini de nous déconcerter : bien que ce texte raconte la naissance et la mort d’un groupe de jeunes musiciens, on n’y entend aucune chanson. L’imagination d’une phrase musicale est laissée par le biais des points de suspension à la discrétion du lecteur. Le mot « jouer »  prend tout son sens car faire de la musique ici c’est surtout adopter un look, une attitude révoltée qui alimente les tabloïds et fait penser au rock garage. Car le son, pour le personnage principal, c’est d’abord du silence, long. Et du bruit, rapide.

       Un bruit sourd monte dès les premières pages, on entend des voix. L’auteur développe en effet une sorte d’écriture ready-made. Il s’approprie énormément de discours, tant sociaux ou politiques qu’artistiques, explorant toutes les nuances du détournement. Un lecteur complice s’amusera à reconnaître par exemple dans les descriptions des rivalités musicales le conflit opposant les Beatles aux Rolling Stones dont le célèbre Mick Jagger a prêté son nom à un des personnages, les 4’33’’ de John Cage, amputées ici d’une minute, le titre « Antisocial » de Trust revisité en « Désociabilisé »… Grâce à une ironie douce-amère, il tourne aussi en dérision comme Duchamp auparavant de nombreux lieux communs de la production artistique : art conceptuel, manifeste, publicité, discours des artistes sur eux-mêmes, interviews, résidences d’artistes, mais aussi argent, cachet, drogue, rivalités… Ces discours sonnent d’autant plus creux qu’ils sont souvent repris tels quels, de manière totalement décontextualisée, non sans produire une grande confusion. L’auteur passe sans prévenir d’une focalisation interne à une externe ou encore zéro, extra-diégétique. Introduits par un « on » impersonnel, affirmés par un présent de vérité générale, attribués à des personnages trop jeunes pour les avoir formulés ainsi, les propos s’entremêlent en l’absence de guillemets qui signaleraient les emprunts, et permettraient au lecteur mais aussi aux personnages de les attribuer à quelqu’un, de trouver des repères, du recul.

 

Des lieux ouvrent. Filles et garçons s’y donnent rendez-vous pour écouter leur musique préférée chaque samedi de 21heures à l’aube, et chaque dimanche de 15h à 20h. Si vous aussi vous vous sentez attirés par la musique rapide et lente, adhérez au mouvement.

Q : Les Etrangers, vous retrouvez vous dans cette notion de musique rapide et lente ?

R : La musique rapide et lente, qu’est ce que c’est ?

R : De la musique sans rythme, créée dans un garage par une bande de bâtards, rien de plus.

R : à notre avis, tout ça, ce sont surtout de trucs de journaliste

R : La musique rapide et lente, on s’en fout.

R : On est contre.

R : On n’aime pas ça.

R : on aime rien.

 

            De cette désorientation à la désillusion critique, il n’y a qu’un pas. Sous des dehors comiques, l’écriture prend un tour subversif. Chaque phrase porte en elle un double discours : une affirmation ou formulation positive est aussitôt contredite par une ironie mordante qui sape systématiquement toute velléité. Cette vision pessimiste dessine en creux une violente critique d’une société devenue stérile. Pas de morale, plus de modèles, ni passé, ni futur, ni même d’identité pour ces enfants, désignés pour la plupart par un pseudonyme. Dans une version moderne des romans picaresques, les personnages, anti-héros marginaux se heurtent à des obstacles qui se succèdent sans suite logique, poursuivant l’espoir d’un succès que l’on sait d’emblée voué à l’échec. Pourtant, dans ce monde désenchanté, il est encore possible de monter un groupe de musique avec quelques copains…