NATHALIE QUINTANE (ouvrage coll.) par Tristan Hordé

Les Parutions

26 janv.
2017

NATHALIE QUINTANE (ouvrage coll.) par Tristan Hordé

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Les éditions Garnier ont eu l’excellente idée de lancer une collection vouée à la littérature contemporaine et confiée à un enseignant de l’université Lyon-3, Gilles Bonnet, qui connaît fort bien le domaine. Après des ensembles consacrés à Jean-Claude Pirotte, Leslie Kaplan et Valère Novarina, a paru à la fin de l’année 2015 un volume qui explore quelques aspects de l’œuvre de Nathalie Quintane. Dans la tradition universitaire, le lecteur trouvera à la fin du livre, après une brève biographie, une bibliographie précise, un index des noms et le résumé des contributions ; aux études s’ajoutent réunis sous le titre "Regards croisés", des textes d’écrivains et d’un plasticien, des Remarques de Nathalie Quintane, dans la lignée des Remarques publiées en 1997 chez Cheyne, texte suivi d’un long entretien.

Plusieurs contributions, avec des approches différentes, insistent sur le caractère politique des textes de Nathalie Quintane. Par exemple, les formes qu’elle choisit sont éloignées de celles retenues en poésie (y compris dans la production contemporaine souvent peu inventive), ce qui contribue fortement à mettre en cause les habitudes de lecture apprises et admises ; il y a là une expérimentation dérangeante, un parti-pris d’ « écrire dans la matière » (Anne Malaprade) qui contraint le lecteur à questionner l’ordre — et le désordre — des choses. L’examen des Remarques, qui sont totalement à l’écart des genres recensés, aboutit à des conclusions proches ; Nathalie Quintane s’en prend par là aux conventions du récit en assemblant des éléments « déconnectés de leur contexte initial » (Arnaud Labelle-Rojoux), en montrant que les évidences sont toujours à interroger : c’est ainsi obliger le lecteur à lire autrement, et même à réapprendre à lire, ou pour le moins le lui suggérer. Les performances en public elles-mêmes sont un « instrument parmi d’autres de cognition, de décomposition du réel et de ses structures spatiales, temporelles, expectatives, historiques, sienne et collectives » (Jérôme Mauche).

Il y a longtemps que l’on sait qu’aucun discours n’est neutre, mais c’est autre chose que d’écrire en donnant à ses textes une dimension critique et politique ; on reconnaît ce choix dans la représentation du masculin et du féminin (Chloé Jacquesson) dans les textes de Nathalie Quintane, dans son usage du pronom "nous" (Florine Leplâtre), dans l’utilisation et le détournement du discours quotidien (Luigi Magno). La critique se construit aussi en partant du fait que les choses ne sont pas (que) ce qu’elles sont : jouer sur « la non coïncidence des choses à elles-mêmes » introduit un écart comique, et l’ironie, l’humour — que l’on pense à une autre époque à Swift — est un moyen efficace de défaire les représentations convenues, acceptées, d’aborder la complexité du monde et de comprendre comment agissent les pouvoirs. Ici encore « le sérieux de l’œuvre se construit sur la drôlerie » (Benoît Auclerc). La critique sociale qui passe par le comique est également relevée dans le pastiche des Remarques proposé par Pierre Le Pillouër, qui ajoute que l’œuvre de Nathalie Quintane « n’a pas de cœur ni d’axe ni de clôture, c’est une entreprise protéiforme et drôle de compréhension de tout, y compris d’elle-même ».

L’entretien, conduit par le responsable du livre, complète heureusement l’ensemble des études et apporte quelques éléments à propos de l’auteure. Outre des précisions sur sa formation, Nathalie Quintane revient sur le début de ses activités, avec Stéphane Bérard et Christophe Tarkos, sur la création par Julien Blaine du CIPM (notamment), sur la publication de ses livres chez P.O.L qui a représenté une libération (« je n’étais pas obligée d’écrire un roman, je n’étais même pas obligée d’avoir un style ou une marque de fabrique quelconque. »). Elle insiste sur la nécessité de la réflexion théorique, qu’elle pratique grâce aux notes de lecture, mais qu’elle introduit aussi dans ses livres ; dans Tomates, par exemple, « la question politique ne [fait] qu’une […] avec la question de la langue, de la manière dont s’écrit la politique. » Elle parle des œuvres qui constituent pour elle des modèles, celles de Christine de Pisan ou de Nerval ; elle est attentive aux formes souvent considérées comme plus ou moins inachevées et qu’elle lit, au contraire, comme des formes à part entière, ainsi des textes de Kafka, et ce n’est pas un hasard si, par ailleurs, elle a une prédilection pour la musique « déstructurée ou bancale ». On retiendra aussi ses propos sur le statut aujourd’hui de la poésie, plus largement d’une certaine littérature contemporaine, qui a su se construire une place, grâce à de petites structures éditoriales, aux lectures sur des scènes de théâtre ou de musique, à des sites et aux blogs qui se sont multipliés. Malheureusement, une bonne partie des enseignants ignorent toujours la poésie vivante et « la poésie, pour les collégiens de France, est encore et toujours quelque chose d’écologique, ou alors quelque chose en vers de rigolo. »

Voilà un ensemble qui revigore et incite à (re)lire Nathalie Quintane — par exemple son dernier livre, Que faire des classes moyennes ? (2016)