Nos amériques de Stéphane Bouquet par Jean-Claude Pinson

Les Parutions

06 févr.
2010

Nos amériques de Stéphane Bouquet par Jean-Claude Pinson




Cité de paroles



Qu'attend-on d'un livre de poésie ? Des choses assez diverses sans doute. Mais peut-être d'abord qu'il nous donne le plus vif sentiment du présent, de la vie. Qu'il la saisisse en cette centralité cardiaque, cordiale, qui la fait vivante et palpitante. Sentiment du présent : le charme puissant de la poésie lyrique, notait Arno Schmidt, est lié, pour une part essentielle, à l'emploi du présent, parce qu'il est « le temps de la vie » et ainsi « exerce sur l'esprit du lecteur une fascination infiniment plus directe que le plus-que-parfait, faussement retenu, en fait poussiéreux et bavard » qu'on trouve dans tant de romans. « Cordialité », palpitation de la vie : la poétesse russe Olga Sedakova, de son côté, s'appuie sur la parenté étymologique dans sa langue des deux mots qui désignent le cœur (serdtse) et le centre (seredina) pour mettre en lumière un « sens non sentimental du cœur ». Le pouvoir propre de la poésie, dit-elle en substance, est de nous introduire, à rebours d'un monde aujourd'hui décentré, à un lointain central, intime autant que mondain, cordial autant que choral, perdu autant que sans cesse réapparu, dont la « présence palpitante » empoigne l'existence et la point.
C'est bien un tel sentiment que suscite, éminemment, le dernier livre de Stéphane Bouquet. Par son énonciation vibrionnante, la jeunesse et la vitesse de sa langue, il atteint, quant à la palpitation de vivre, à cette piqûre au plus vif de la vie, qu'on attend du poème. Parcourant l'« icosaèdre des choses », Nos amériques nous conduit, non seulement au cœur de la ville où le poète a séjourné, mais au cœur général des choses, en leur centralité : « tu as rejoint déjà la foule centrale ».

ô/ joie

« Nos amériques
est l'histoire d'un séjour », écrit Stéphane Bouquet dans le court texte qui figure en quatrième de couverture du livre. « À New York peut-être, ajoute-t-il, mais surtout dans l'utopie presque réalisée ». Non pas l'utopie lointaine, transcendante, d'un ailleurs ou d'un plus tard, mais celle immanente, hic et nunc, d'une ville cosmopolite, d'une « cité de paroles » où, s'abandonnant au flux des conversations, on peut toucher du doigt quelque chose comme « le quasi-bonheur mondialisé ».
Une telle formule paraîtra provocatrice en un temps où l'on serait plutôt enclin à parler de malheur et de misère mondialisés. Mais, on s'en doute, il ne s'agit pas pour l'auteur de peindre en rose l'Amérique ni de la chanter emphatiquement (ou « midinettement », en vers de mirliton). Avec ce nouveau livre, c'est bien pourtant du côté d'une poétique de l'affirmation que persévère Stéphane Bouquet. Déjà Un peuple, son ouvrage précédent, ne s'employait à « noter soigneusement toutes les affirmations du néant » que pour aussitôt « y adosser les contreforts affirmatifs du poème » et produire ainsi « un éloge toujours recommencé du monde ». Même parti pris de l'affirmation joyeuse, même gaya poesis dans Nos amériques : « ô oui ô/joie », lit-on ainsi au détour d'un distique où le narrateur (l'un des narrateurs), à sa fenêtre, compte et contemple les visages.

Grandeur de l'ordinaire

« Certains mots profitent au mieux de l'effet de fronde offert par la rotation de la terre, ça les aide à emporter une charge énorme, ìAmériqueì est de ceux-là », écrivait Dominique Fourcade dans le superbe chapitre du Sujet monotype intitulé « Amérique ». L'énormité américaine, pour l'auteur de Citizen Do, c'est d'abord celle de grands noms de l'art (Alfred Stieglitz, William Carlos Williams, Billie Holiday, Monk, Coltrane, Emily Dickinson, Gertrude Stein, « géantes dans la dream team »), ou du cinéma (Zsa-Zsa Gabor). C'est aussi la chorégraphie d'un monde démocratique « où chacun tout à la fois chante, danse, joue à la balle dutifully, pense et ne pense pas, boxe en fausse garde, écrit [... ] ».
L'Amérique de Stéphane Bouquet s'énonce, elle, sans majuscule et au pluriel. Pour autant elle ne perd pas sa grandeur. Celle-ci simplement quitte le terrain de l'exception pour habiter celui de l'ordinaire. Elle naît là où bat « notre cœur/de peuplade commun bêtement », là où l'on fait la queue à la caisse d'un supermarché, là où sur un ponton « bcp en nbre de gens amassés »... .
Baudelaire parlait de « l'ivresse » qu'on éprouve à se perdre dans la foule des grandes villes. C'est cette grandeur extensive, celle du nombre innombrable, que donne d'abord à sentir Nos amériques. Ainsi la première partie du livre décline-t-elle une suite de 46 jours comme en écho à la numérotation litanique des rues de Manhattan. Mais la grandeur est aussi dans le livre intensive, « cordiale ». L'érotisation généralisée de la ville et du « pays cadet » à laquelle procède le regard « gay » du poète, son écriture cursive, « américaine » (sa façon de couper au plus court), les changements de vitesse que permet le prosimètre, tout cela contribue à faire que chaque instant nommé, saisi dans son épiphanie de péripétie ou d'heccéité surgissante, apparaisse comme « tellement l'instant ». Un furet, celui du désir (cet autre nom pour la vie), semble ainsi courir à travers les pages du livre, conférant la plus grande vivacité à son discours et l'allant du meilleur aloi à la narration fragmentée, bifurquante, que sa conversation dispense. De ce dernier point de vue, sans doute pourrait-on rapprocher Nos amériques du singulier roman en vers intitulé Golden gate que Vikram Seth a situé à San Francisco (il a été traduit récemment en français par Claro).

L'hymne mêlé au grand flux des conversations

Dans les deux parties en vers intitulées « Dans le pays » (qui l'une ouvre et l'autre ferme le livre), dans le goût que manifeste l'auteur pour la variation énonciative, on croit parfois entendre comme un écho aussi du Waste Land de T. S. Eliot. Toutefois, ce n'est pas une élégie que propose Nos amériques. C'est bien plutôt une élégie inversée, retournée - presque un hymne. Ce n'est pas la grandeur d'une perte en effet qui y est chantée, mais la grandeur du vivre ordinaire dans une ville fourmillant de la vie immédiate (mais aussi de la « cohue récupérée des morts/ & tout leur vacarme de revivre »). Pas de Nocher qui nous attende à New York, mais simplement, surgi d'une foule où « les différences sont indifférentes », une pluralité d'« Orphées bariolés » (comme Negri appelle l'homme que produit l'éthique nouvelle de la multitude).
L'hymne est d'abord chant de louange aux dieux, chant de nomination des dieux. Le dieu qu'invoque Stéphane Bouquet (« la sorte d'anxiolytique jadis appelé dieu ») n'a rien de transcendant. Il n'est pas l'éternel, mais le cours ordinaire des jours, comme l'indique la citation à deux reprises de l'adage Emerson selon lequel « personne ne se doute que les jours sont des dieux ». Ou encore, si l'on veut un nom de dieu antique (il y a toute une poétique des survivances dans Nos amériques), on dira qu'il est Eros, « le dieu de la vie même » (avant qu'il ne devienne « le dieu minuscule de l'amour, du deux, de l'étouffement, de la mort, c'est la même chose »). « Couché de tout son long sur le réel », il suscite exultation plutôt qu'exaltation, car il n'est « que là » : « il ne faut à aucun prix s'élever même d'un seul mètre ». Et l'auteur, jouant de l'étymologie, de faire d'Eros un « dieu liquide » ; d'assimiler le sperme versé au flux de la vie et aux fleuves qui sont « kouroiphoroi » : « Ils portent les jeunes hommes, ils les portent. Eros aussi se baigne, par un été tranquille dans la causerie des rivières ». De même l'hymne, si hymne il y a, ne se soutient que d'être mêlé au flux des conversations ordinaires, d'appartenir à la « grande étreinte » de cette « cité de paroles » qu'est d'abord la ville.

Eros et Thanatos

À l'encontre d'une poétique du manque, du trop peu de réalité, c'est à une poétique de l'excédence que nous convie Stéphane Bouquet : « Il sent simplement que le monde déborde et lui coule dessus et le noie de présence [... ], il ne peut jamais vraiment lui faire face entièrement ». Un tel trope existentiel n'est pas sans rappeler la phénoménologie de Merleau-Ponty opposant l'inclusion de l'être-au-monde à la frontalité du regard spectateur. Il fait penser aussi à ce « sentiment océanique » dont Freud, dans son dialogue avec Romain Rolland, disait qu'il y était insensible, n'y voyant pour sa part qu'une illusion à déconstruire (et Freud ajoutait : « La mystique m'est aussi fermée que la musique »). Pas de mystique cependant chez Stéphane Bouquet, pas même « athéologique » ; pas de fusion avec la Nature, mais simplement l'immersion dans « le trottoir général » et la mer de conversations, la « cité de paroles », qu'offre la foisonnante mégapole américaine. Et l'aspiration peut-être à s'y abolir :

[... ]
il faudrait avoir le courage
de mourir ici

maintenant dans la satisfaction froide du fleuve

la vie ne pourrait plus redescendre
du sentiment de super être

[... ]

Ecrit sous le signe d'Eros qui rassemble, le livre, s'il peut rêver d'en finir avec l'opposition des deux principes ennemis, n'oublie pas cependant la puissance de Thanatos, qui démembre et sépare, détruit. La mort fait partie de la vie immanente : vue depuis la foule elle n'est qu'« une personne non dramatique ». Cependant, la dépouiller de ses habituels oripeaux d'arrière-monde, n'interdit pas le rite de l'inscription funèbre, comme en témoigne, dans le très beau « Cahier de méditation », le « Thrène pour William C. Koprince », soldat mort en Irak.

À quoi bon des poètes ?

À quoi bon des poètes ? - Sempiternelle question ; plus que jamais brûlante cependant. Mais si Stéphane Bouquet à son tour la reprend, c'est pour en modifier assez radicalement le sens en même temps que la tonalité. Car ce n'est plus une poésie « en temps de détresse » qui lui chaud, mais une poésie « pour temps d'appétit ». Si poésie pensive il y a (et il y a bien), elle sera donc placée sous le signe d'une « déclinaison heureuse des choses sans frontière ». Sous le signe par exemple de ce fragment où Empédocle déclare : « et je fus autrefois garçon et fille, oiseau et buisson, poisson dans la mer ». Poésie pensive, mais sans jamais s'appesantir :

[... ]
non sérieux la pensée & la poésie c'est sympa
mais la vie elle était

lovée ineffrayée
comme un féminin tranquille

dans la démangeaison dangereuse des garçons
assis sur les bancs du square

[... ]

Que peut être le poète quand il n'est plus ni prêtre ni prophète - ni même cet « instituteur de l'humanité » dont rêvait encore Hölderlin ? Nos amériques suggère une double réponse, bien en accord avec cette philosophie pragmatiste de l'ordinaire dont l'Amérique est la patrie. D'une part, le poète se définira comme « une sorte d'avocat » : « - oui c'est vrai je suis avec vous et pour vous ». Entendons que, mêlé à la conversation ordinaire, à son brouhaha multiforme, il s'en fera l'écho, du chœur général faisant naître son chorus propre. Mais en même temps il reconduira sa voix propre dans la cohue des voix et la prose du monde. Et en effet, essentiellement en prose, toute la partie centrale du livre, rompant avec la monophonie habituelle du sujet lyrique, distingue et entremêle plusieurs instances énonciatives (« elle raconte un film à ses amies », « il nettoie la maison »). En charge de l'excédence du monde, le poète a pour tâche de s'en faire le speaker. D'où qu'il lui faut, pour en saisir tout le foisonnement, se démultiplier, comme il démultiplie l'« icosaèdre des choses ». Et Stéphane Bouquet de rêver, via sa narratrice, d'une grammaire plus riche que la nôtre en pronoms : « ìElleì pense à un pronom qu'il faudrait inventer - comme rei par exemple : rei parle signifierait une part de moi parle, une autre non : la part qui est sur la colline, parmi le vent et les quoi ? fourmis volantes, depuis longtemps se tait. » - On notera en passant que « rei », en même temps que c'est la forme génitive et dative du mot qui signifie chose en latin, est presque le patronyme du père biologique de l'auteur (Rhea), celui à la recherche duquel il part dans La Traversée, le beau film de Sébastien Lifshitz dont Stéphane Bouquet a écrit le scénario en même temps qu'il y jouait son propre rôle.
D'autre part, à rebours d'un monde désenchanté, le poète demeure, comme le voulait déjà Leopardi, celui qui s'emploie à fabriquer les illusions, les beaux leurres, nécessaires à la vie - à la vie non mortifiée. Technicien de surface à sa façon, il est celui qui s'attache à donner du lustre aux choses ordinaires : « [... ] maintenant il retourne sur la terrasse en bois sous plusieurs épaisseurs de pulls, dans le chèvrefeuille de fiction, il renfile le métier de poète qui consiste aussi à produire une certaine propreté du monde ».

À la fin d'un essai intitulé « La Philosophie après-demain » (essai repris dans le volume traduit en français sous le titre Le cinéma nous rend-il meilleurs ?), Stanley Cavell cite longuement un fragment de Nietzsche : « ... certaines gens savent s'y prendre avec ce qui leur arrive, avec leurs quotidiennes et insignifiantes expériences, jusqu'à en former une terre fertile qui porte fruit trois fois l'an ; tandis que d'autres - et combien [... ] n'en restent pas moins toujours à la surface, toujours aussi légers que liège : [... ] et au lieu de tirer le monde du néant, tirent un monde du néant. » À la fois être léger comme le liège, séjourner dans la surface, et cependant tirer de ce « néant » tout un monde, tel est le tour de force auquel Stéphane Bouquet parvient avec Nos amériques.