Ode maritime de Fernando Pessoa par Ariel Spiegler

Les Parutions

06 avril
2016

Ode maritime de Fernando Pessoa par Ariel Spiegler

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      Il est bien plat de dire que toute traduction est difficile. La tâche spécifique à laquelle se confronte celui qui rencontre le portugais du Portugal, est qu’il a affaire à une langue qui figure sans doute parmi les plus mélancoliques de toutes, avec cette particularité d’être pétrie de terre, tant d’un point de vue sonore que grammatical. Alvaro de Campos, alias Fernando Pessoa, Fernando « Quelqu’un » ou « Personne », mêlant incarnation et anonymat dans un nom qu’il masque presque toujours, écrit son Ode maritime dans cette langue mate et si peu liquide. Cette distance de la terre - qu’il a dans la gorge - à l’océan, se retrouve dès la première page : « Mais mon âme est avec ce que je vois le moins, / Avec le paquebot qui entre, / Parce qu’il est avec la Distance, avec le Matin ». L’impossibilité de se donner à la mer immédiatement et sans intermédiaire impose un triple détour, par les bateaux d’abord, qui ressemblent à la genèse du poème : « Mes sensations sont un bateau la quille en l’air / Mon imagination, une ancre à demi mouillée, / Mon élan, un aviron brisé, / Et la tessiture de mes nerfs, un filet qui sèche sur la plage ! ». Puis par une autre langue, bien plus humide et pluvieuse : « Toi, marin anglais, Jim Barns, mon ami, ce fut toi / Qui m’enseigna ce cri très ancien, anglais / (…) L’appel confus des eaux / (…) Ce cri anglais, le tien, devenu universel dans mon sang. » Par le temps, enfin : « Parce que les mers d’autrefois sont la Distance absolue, / Le pur Lointain, libéré du poids de l’Actuel… »

      La maison Unes publie une nouvelle traduction de cette Ode maritime, par Thomas Pesle, qui en outre « accompagne » le texte selon l’expression de l’éditeur avec trois gravures, représentant un bateau de plus en plus dépouillé, puis les vagues, très simplement et sobrement. Les représentations et les vers sont gravés sur un papier épais et lourd, si bien que l’on peut en sentir le détail et l’aspérité, comme si le type d’impression venait porter et retranscrire cette matérialité gutturale de la langue.

      Pessoa va en portugais sur l’eau, certes, mais à bord, et le chant s’arrime à la solidité de plus en plus douteuse de l’embarcation : « Tous ces navires m’émeuvent comme s’ils étaient autre chose / et non de simples navires, des navires allant et venant. » On comprend alors pourquoi les gravures de Thomas Pesle sont si justes : elles épurent, comme le texte, le bateau qui permettait de passer de la terre à l’océan, et de parcourir l’étrange voyage intérieur criblé d’ « une nostalgie de quelque chose », de l’ « âme errante et instable des êtres qui embarquent ».

      Se côtoient le matin, qui revient sans cesse, l’angoisse : « Hommes qui dorment avec la Mort pour traversin ! » et le volant qui tourne au début et s’accélère pour traverser dans « le rut sombre et sadique de la stridente vie maritime » l’espèce de rage dont l’explosion est le fil conducteur du poème : « Mes fièvres éclatent en écume / Et ma chair est une vague qui se brise sur les rochers ! » ou encore : « Le monde en moi se disloque en rouge ! / Comme des amarres mes veines claquent ! / Et éclate en moi, féroce, vorace, / La chanson du Grand Pirate ».

      Pessoa ne se reconnaît en rien. Cela se voit à la manière dont il s’adresse aux marins, « peuple en chemise de tricot », « Qui avez fait tout cela comme si ce n’était rien ». « Je veux partir avec vous, Avec vous tous à la fois / Partout où vous êtes allés ! » Mais il est appelé en tout et par tout, voulant vivre tous les temps et toutes les vies, faire tous les voyages pour un grand départ sur l’impossibilité duquel il bute : « Partir avec vous, me dévêtir de moi-même – ah, sors de là ! »

     L’écorce individuelle qui ne cède pas appelle sa dissolution et voit dans l’océan l’horizon de sa libération, comme la langue portugaise attendrait son assouplissement grâce au travail d’une eau dans laquelle on ne se noie pourtant jamais : « Faites ce que vous voulez de moi pourvu que ce soit en mer / (…) Ce que je veux, c’est emporter vers la Mort / Une âme débordant de Mer. »

      Le choix de la traduction est particulièrement fin en ceci d’abord qu’il restitue parfaitement le caractère solide de la langue de Pessoa, et qu’il laisse des passages non traduits, ceux des chants, en anglais et en portugais, quand résonne le chant de l’enfance : « Ma vieille tante avait coutume de m’endormir en me chantant des chansons ». Ces chansons ressemblent aux cris des marins « Ahô-ô-ô-ô-ô-ô-ô-ô-ô-ô-ô----------yyyy… » et sont à ce titre laissées à leur brutalité originaire. On reste alors à la fin comme ces passages chantés, seul mais solide et lyrique.