Okosténie de Nicole Caligaris par Ronald Klapka

Les Parutions

24 janv.
2008

Okosténie de Nicole Caligaris par Ronald Klapka

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Okosténie relève de la sorte de lecture à laquelle le poète (Ce n'est pas nous qui lisons le livre, c'est le livre qui nous lit. Que diffère-t-il dès qu'apparu, reprend d'où on n'a pas prise? -Christian Hubin. ) fait allusion :
voici un livre qui nous lit, et qui met au défi les discours sur : ainsi Thierry Guichard, dans le Matricule des anges de ce début d'année consacré à l'auteur, reconnaît fort justement le peu d'utilité d'un résumé (p. 19), non parce que celui-ci serait impossible, mais aucun n'ira jusqu'à l'os véritable, et l'entretien (de fond) qui suit aux pp. 20-25 avec Nicole Caligaris sera propre à susciter mémoire et sensations, à prolonger la lecture, c'est-à-dire la rencontre entre l'auteur et le lecteur, ce « Vous »(cf. Desbiolles) qu'ils ont en commun.

Bien sûr, on peut aller à la quatrième de couverture de l'ouvrage, bien sûr on peut traduire ce que cet étrange titre veut dire : « Les Russes [... ] avaient une expression appropriée pour désigner l'état de léthargie dans lequel tombe un homme sous la torture : okostenie... ce qui veut dire ìil s'est fait os" » (Miroslav Popovic). Qui dira la dimension du temps (les temps spiraux par décalage, formule exacte, qui s'avèrera telle, une fois le livre lu) : temps pensé parce que raconté ? (Ricœur ) et c'est en premier l'identité narrative du lecteur qui est ici convoquée, cela nous est rappelé, à mi-chemin :

Et je t'avertis qu'au bout du compte, quand tu vas tourner le dos à ce fauteuil où je resterai assis et franchir cette porte pour rentrer là-bas, chez toi, de l'autre côté, je te préviens que tu ne repartiras pas d'un petit pas léger, je te préviens que tout ce que tu auras gagné à être venu de si loin voir ma tête, c'est que tu vas repartir chargé et qu'à partir de maintenant tu vas marcher un peu plus tassé sur toi-même. Parce qu'une fois que j'aurai fini, ce sac, c'est toi qui vas l'avoir sur le dos.

Et confirmé à la page suivante :

À présent qu'il m'arrive de sommeiller sur ce fauteuil, devant la vitre qui donne sur quoi ? sur un mur, je crois qu'il n'y avait pas grande différence entre les phases de sommeil et les phases de cette attention douloureuse aux récits inarticulés du 53 : ce que je m'efforçais tant d'extraire de sa mémoire, c'était probablement tout aussi bien mes rêves que les siens, et nous voilà avec un sacré mélange. Tu sais comme on s'arrange pour faire coïncider les choses : tout ce qui n'a ni queue ni tête finit par faire une histoire, d'une façon ou d'une autre, quelle importance ? n'importe quelle histoire est la nôtre, pourquoi pas ? Tu es venu jusqu'ici pour comprendre la mienne mais c'est avec les souvenirs du 53 que tu vas t'en aller et après tout c'est du pareil au même.

Paraphrasons Quignard lu par Bonnefis (son nom seul, Galilée ) : un conflit de récits endossés par un nom (« je » souligne).
Lequel ? :

Sans nom, l'appartenance à la compagnie humaine est une limite, un possible improbable: l'absurde reptation atteint son terme avant. Ce qui rend vain l'effort, vain le trajet, vain le tracé, vain le texte, on s'en doute.
...
«Considérez votre semence», chante l'Ulysse de Dante et de Primo Levi. Le nom transmis est la marque présomptive de l'humanité. Beckett arrive, il coupe le fil. Fils de personne, sans origine, père de lui-même, quelqu'un, invalide, doit se justifier seul.

(in Cie , Abstème et Bobance, 2006)
Lisant à deux reprises « «a tient compagnie », je tiens que la référence n'est pas fortuite, mais j'insiste de même à signifier que le livre est destiné à tenir compagnie, longtemps, longuement. Si j'ai pu songer à Beckett pour sa phase « résolutive », la phase médiane m'a irrésistiblement fait penser à Claude Simon, tandis que l'ébrouement du récit m'aura remis dans les sensations d'Une vie de Roger Laporte, de l'approche, de la perception -physique- de l'être du langage. C'est dire la dimension de poésie d'un texte qui à première vue ne s'impose pas comme tel, mais c'est précisément la vue qui arraisonne ordinairement le récit qu'il faut abandonner. On l'aura compris, mais il en allait de même pour les ouvrages précédents, « l'abstraction n'est pas une commodité » lorsqu'il s'agit, à la façon de Maria Zambrano de « plonger les yeux ouverts au fond de l'échec » et prendre leçon du corps : l'okosténie, qui viendra « se loger dans les membres, dans les muscles, dans les tissus de la peau, dans les glandes salivaires, dans la langue enflée du 53 », cet état au-dessous du sensible, je note que le « narrateur » hasarde l'hypothèse que c'est d'une danseuse, devenue « visage sans chair » que le prisonnier d'exception aura appris comment effacer le souvenir de sa conscience.