P.O.L nid d'espions de Jean-Luc Bayard par François Huglo

Les Parutions

16 juin
2015

P.O.L nid d'espions de Jean-Luc Bayard par François Huglo

  • Partager sur Facebook

            Et si c’était vrai ? Le temps du jeu, il faut y croire —croire, qu’est-ce d’autre que se prendre au jeu ?— quitte à vérifier plus tard. Mais sera-t-il encore temps ?  Si tu « lis un livre, il faudra ensuite que tu en lises un autre, et un autre, et un autre ; pire encore, voici qu’un livre parfois, il faudra même que tu le relises : tu n’auras plus de temps ». Celui de la lecture cède au complotisme, à la paranoïa volontaire et provisoire. Quand, à des fins de propagande, la fiction est  présentée comme réalité, et la réalité comme fiction, le complotisme précède toute enquête et la clôt, lui coupe l’herbe sous le pied, recoupe tant qu’il ne lui reste rien à recouper. Les sectes, religieuses ou non, procèdent ainsi, et c’est sinistre. Plus joyeux et plus proche de la « Société des amis du Texte » dont rêvait Barthes, ou de la « Secte des Hommes Libres » de La Vie mode d’emploi, Jean-Luc Bayard est complotiste pour le plaisir de la haute voltige spéculative, du hors sol géométrique, des contraintes optiques. Pour le libre, agile, et subtil plaisir du jeu, de ce divertissement qui chagrine tant Jean-Pierre Siméon.  Loin de manipuler son lecteur, il l’exerce. Loin des prosélytismes, il œuvre à ouvrir : ouvroir de potentialités.

            Voici donc, chez P.O.L, un polar sur P.O.L, un oulipolar, un interpolar de l’intertexte. Comme dans La lettre volée, pour mieux se cacher la « pièce à conviction » est exposée en couverture : « une lettre qui est un nombre, des pions noirs et blancs ». Ce jeu de pastilles (ce « nid des pions ») figure, on l’apprendra plus loin, « la position que l’on appelle au go le Ko ou Éternité ». La théorie du complot est ici une théorie des signatures. Celle, par exemple, du Condottiere dans les cinq consonnes du Centaure.   

            Le lecteur est entraîné à l’enquête (autant dire à la lecture) par un détective habile à recueillir des indices concordants. Produit-il les preuves qu’il fournit ? Établit-il les connexions, les échanges de lettres qui tisseront de troublantes correspondances ? Divination ou invention ? « (…) pouvais-je sérieusement ne pas deviner, sur le rapprochement du dragon et du Centaure au cœur silencieux du volume, la connexion de Georges Perec et de Maurice de Guérin ? ».

            Les premiers indices sont treize recoupements entre Le Consul d’Islande d’Emmanuel Hocquard et Sainte Catherine de Henry Mathews. Admettons, car il faut l’admettre pour faire durer le plaisir, qu’il s’agisse de « plagiats réciproques ». La complicité des livres pris en filature s’élargit de ces deux ouvrages simultanés aux numéros proches sur le catalogue P.O.L, délimitant ainsi un champ d’investigation. Parmi les huit ouvrages suspects, La Vraie Nature des ombres de Jean Frémon et Une jeunesse aphone de Santiago H. Amigorena « se repassent le même numéro, 1691 ».

            1691 ? Le palindrome est flagrant : « Je me souviens de Perec écrivant "Je me souviens de la baie des Cochons". Pensez-vous alors qu’il soit totalement absurde d’imaginer une quelconque connexion entre la CIA et l’Oulipo ? Pensez-vous que cette connexion ait pu être opérée dès 1961 ? Qu’à la suite de leur lamentable débarquement, les agents américains aient cherché à reconstruire une politique de communication un peu sérieuse, et qu’ils aient ainsi songé à faire appel à des écrivains ? Qu’ils aient sollicité le groupuscule "Locus solus", ou que, d’ailleurs, le groupuscule ait été constitué, en 1961, à cette fin, pour établir la liaison avec des groupes d’écrivains à l’étranger (des groupes un peu structurés, qui auraient le sens des règles comme celui du secret) ? »

              Vérification de l’hypothèse, preuve de la connexion C.I.A.-Oulipo, « le roman de la dénégation et de l’aveu » sera Ma vie dans la CIA, qui se donne à lire comme « une chronique de l’année 1973 », celle « de l’adhésion de Mathews à l’Oulipo ». Roman oulipien, certes, la CIA elle-même ne l’est-elle pas ? La connexion est le bord qui permet à la pièce du puzzle de s’insérer exactement où elle manque, ce qui autorise les Oulipiens à jouer de la « citation par anticipation », qui « aiguise la capacité à dissimuler des informations dans des ouvrages déjà écrits ». Tout est programmé, jusqu’à l’apparition du chapeau de Robert Walser, mais est-ce bien celui-là que porte Harry Mathews sur la couverture de Ma vie dans la CIA, ou celui de Franz Kafka ? Celui de David Hockney ? Si tous sont mouillés, trempent dans le complot, baignent dans la baie des Cochons, qui porte le chapeau ? Roussel, Proust, Aragon le peuple de Bactrie, Jacques Roubaud, Olivier Cadiot, Emmanuel Carrère, sont impliqués, sans oublier Danielle Mémoire dont la présence aux côtés d’Emmanuel Hocquard au « Colloque à Tanger » compromet « tout le CipM », ni Nathalie Léger (livre Inter P.O.L 2012). Chiffres et lettres sont complices, tout s’explique à mesure où tout se complique, la date d’un achevé d’imprimer, le prix d’un livre, trouvent providentiellement leur place dans l’harmonie préétablie du complot, qui dissimule pour sauvegarder : une histoire de disparition. Car on s’y perd, l’auteur le premier : ni auteur ni premier, il n’y a que des mots de passe. « C’est facile : les mots n’appartiennent à personne. Le trafic des mots est sans risque. (Glissez votre message dans les mots d’un autre, faites passer. Ni vu, ni connu) ». Comme à la fin de Nightsound de Renaud Camus, consacré à Six Prayers d’Anni Albers passionnée par Bach et par Webern, agent double pour les nazis, « les mots se perdent dans les nombres, les nombres sous les mots ».

            Nous voilà donc semés. L’auteur (lequel ? ici, Amigorena) nous a prévenus : il souhaite « n’être suivi par personne ». Mais il (Bayard, cette fois, mais l’auteur est un agent double) ajoute cette promesse : « si vous doutez de la puissance de la littérature, de sa capacité de condensation du sens, de concentration des données, et par là même de ses potentialités infinies en matière de codage et de cryptage, vous ne regretterez pas cette halte ». Où ? Tourne, tourne, tourne « l’O de l’Oulipo ».

            « Le data center est dans la bibliothèque ».

 

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis