palimpsestes & rigaudons d'Henri Droguet par Bruno Fern

Les Parutions

18 juil.
2016

palimpsestes & rigaudons d'Henri Droguet par Bruno Fern

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

Si l’on fusionnait les deux citations liminaires (l’une de Michel Deguy, l’autre de Jean de Sponde1), on pourrait en extraire ce mot récent de remue-méninges – et il est vrai que l’écriture d'Henri Droguet fait partie de celles qui mettent en mouvement les neurones du lecteur. De plus, les termes qui relèvent de la dynamique sont fréquents dans ces dix-huit poèmes, scrupuleusement datés de 2010 à 2012, où l’essentiel de l’action se joue entre un « compagnon très en jambes » et un monde (ou, si vous préférez, un « Dieu millénaire omnivore ») qui ne cesse de l’emporter dans tous les sens du verbe : « ça cavale où ? ça se rue / se déchaîne et décharne / les beaux vertiges aux là-bas »

Quant au titre, il en dit long lui aussi. Palimpsestes car Henri Droguet n’a pas la mémoire courte et sait qu’écrire ne peut véritablement se faire qu’en relation avec ce qui a déjà été écrit, la conscience d’un tel héritage ne l’empêchant évidemment pas de le recycler à sa guise – d’ailleurs, les nombreux signes de cette inscription dans l’histoire littéraire apparaissent le plus souvent à travers des emprunts comiquement détournés : « et Monsieur du Corbeau crabouille » ; « cap au père et au pire » ; « je est un hôte ». Rigodons2 parce qu’il y a indéniablement là vivacité et danse, à la fois simple et sophistiquée du fait du travail formel. Il faut dire que l’auteur est l’un des rares (derniers ?) pratiquants d’une mise en vers qui combine continuité et rupture, échappant ainsi à l’atonie d’un vers dit libre mais trop fréquemment limité à une découpe de grammaire fonctionnelle – et même si, comme certains, on peut légitimement répugner à ressortir des cartons le vieux clivage vers / prose, le souci d’assurer une rythmique ni mécanique ni raplapla n’en reste pas moins central3.

Cela dit, on retrouvera dans ce recueil les principaux ingrédients droguettiens. Tout d’abord, l’omniprésence d’espaces minutieusement évoqués par des précisions quasi exhaustives (géologie, météorologie, faune et flore souvent déclinées sous la forme de listes, etc.) mais rendus abstraits par d’autres moyens (l’indétermination : « un lieu d’écume », « la plaine simplissime » ; la réduction aux couleurs : « dans du blanc peu / massif du bleu qui rien »). Plongé dans un tel décor, un sujet indiscutablement lyrique ne cède pas pour autant aux sirènes de l’épanchement nombriliste et cherche à tirer son aiguille d’un je(u) qui le dépasse. Cela donne un mélange calculé dans lequel tous les registres ou presque sont mêlés – l’ouverture lexicale est patente et l’on passe en quelques lignes des « puissants de la terre » à « une vache [qui] pisse dans le brouillard ». Enfin, Henri Droguet n’oublie pas que son écriture est aussi vitale que dérisoire :

 

nécessairement subsidiaire
légitime démence
langue trop rare et raide à la
godille et qui
nous chante les vies vraies
façons de jactance
et tagada pacotilles blablas

 

 

1 L’écart chronologique en dit déjà long sur la variété des références de l’auteur.

2 Le rigodon est une danse traditionnelle à deux temps et plutôt vive.

3 « Tout poète digne de ce nom (devenu presque infâmant, justement à force de chichis), qu’il utilise la prose ou non, ne s’adonne à rien d’autre qu’à un travail rythmique, évidemment. » Pierre Alferi, Brefs (discours), POL, 2016