Paris, textes et poèmes d'E. E. Cummings par Alain Frontier

Les Parutions

17 mars
2014

Paris, textes et poèmes d'E. E. Cummings par Alain Frontier

 

Une ville nommée Paname

 

         C'est toujours un événement très attendu, Jacques Demarcq sortant son dernier Cummings ! Faut dire que ces deux-là, le poète et le poète-traducteur, sont des gens particulièrement attachants, je crois l'avoir déjà dit quelque part. Demarcq, on le sait, est actuellement le spécialiste de Cummings (E[dward] E[stlin] Cummings, né le 14 octobre 1894 à Cambridge, dans le Massachussets, mort je ne sais plus où le 3 septembre 1962, etc.) : nombreuses traductions, explications, commentaires, préfaces et notices précisément documentées, il a tout fait pour qu’on entende ici son poète. Après avoir traduit plus d’une demi-douzaine de ses livres, il publie aujourd’hui un recueil de 40 textes, vers et prose (+ dessins de Cummings lui-même), différents styles, mais tous inspirés par Paris. Passionnant !

            Cummings découvre Paris en 1917, nous apprend-on (c’est la guerre, le poète y a débarqué comme ambulancier). Depuis, il n’a jamais cessé de se sentir « habité par Paris » :

            « Partout je sentais la miraculeuse présence, non pas seulement d’hommes, femmes ou enfants, mais d’êtres vivants ; et que je puisse à peine comprendre leur langue semblait sans importance, puisque la vérité de notre être-en-vie momentanément partagé instaurait une indéfectible communion. Alors que (au contact haineux de cette folie nommée La Guerre) un monde hier en train de se lever et se démener retombait en mille morceaux affreusement flétris, l’amour se levait dans ma vie comme une étoile. Désormais, enfin et avant tout, j’étais moi-même : un citoyen circonstanciel de l’éternité ; un parmi tous les êtres humains nés ou non nés. » (p. 21)

            Le Paris qui habite Cummings, on s’en doute, n’est pas le Paris officiel du Baedeker (le Guide bleu de l’époque), mais le Paris-Paname, vous comprendrez vite, en lisant ce livre, ce qu’il convient d’entendre par là. « Relativement stable est restée son image », remarque Demarcq dans sa postface, « d’un Paris peu touché, de fait, par les guerres et antérieur aux rénovations urbaines de la Ve République. »

(Quel regard aurait-il posé sur ce Paris d’aujourd’hui ? Un regard, peut-être, pas si éloigné qu’on aurait pu s’y attendre malgré le décalage horaire et la différence des styles, de celui, disons, d’un Hubert Lucot. Qui sait ?)

Reste bien sûr, continue le postfacier, que « sur une quarantaine d’années, l’écriture de Cummings a évolué, ses inventions formelles culminant au début des années 1930 », et ce n’est pas le moindre intérêt de ce recueil de nous offrir, en 150 pages, une manière de diaporama de cette évolution. Si je devais, quel que soit le style du moment, choisir un mot qui pût rendre compte de mon plaisir de lecteur, ce mot serait peut-être celui d’inattendu : impossible, après avoir lu une phrase de Cummings, de deviner ce que va dire la phrase suivante. À tous les coups, le lecteur est joyeusement piégé... Cela pour les textes en prose. Quant à sa poésie, même chose, à condition de remplacer  phrase par mot. Voire par lettre !

« de mon

âme l’une des rues est:

toute en joliesses Pic-

abiennes tructrucclacclign-euses

meublée

de raides Picasso

étrangleurs d’arbres… »

 

Car poésie c’est bien cela : proclamer que les choses ne sont jamais ce qu'on croyait qu'elles étaient ­— alors que mal écrire (suivez mon regard) c’est affirmer (avec sérieux, avec bêtise) que la mer est maritime, que la nuit est noire et que le soleil brille… Imprévisible, Cummings ! Toujours et merveilleusement imprévisible. Comme son copain Jacques Demarcq. C’est pour ça qu’on aime bien les voir ensemble, ces deux-là…

En général,  il s’abstient de donner le texte original en regard de sa traduction. Il a raison. Une traduction de Jacques Demarcq n’est pas un pis-aller, ni le succédané d’un autre texte auquel il serait nécessaire de se reporter. Ça tient tout seul, une traduction de Jacques Demarcq, comme un vrai texte, directement écrit en français-demarcq, pour un peu on douterait que ça puisse être traduit dans une autre langue. En anglais, par exemple. Exceptionnellement, cette fois-ci, le livre est bilingue, et malgré ma très mauvaise connaissance de l’anglais, jeter de temps en temps un regard sur la page de gauche augmente mon plaisir, en me permettant de mesurer le travail proprement poétique du traducteur : tant de trouvailles de traduction qu'il aurait été dommage d'ignorer ! Un seul exemple (pour le reste, voyez vous-mêmes) : bed bed bed, dit Cummings. Une machine à traduire aurait seulement retenu le soi-disant sens du mot lit et se serait arrêtée là, bêtement, elle n’aurait pas senti ni entendu le reste. Mais la bêtise n’est pas son fort, à Demarcq. Lui retient tout : et le soi-disant sens du mot, et le rebond du B, et la musique, et le ton, et l’emportement du rythme… Impossible ? Vérifiez par vous-mêmes, c’est à la page 77 :

            « cette jolie

            paire a eu une jolie peur

            au beau milieu du bord bord

            du lit)quand l’un l’autre flirtaient tous deux

            étaient très très embêtés(et

quand ce qui eut avorté

quoi était mort mort mort) … »