PENSER À GAUCHE (Collectif avec la RILI) par Éric Clémens

Les Parutions

26 mars
2011

PENSER À GAUCHE (Collectif avec la RILI) par Éric Clémens

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Penser pour agir à gauche



Dans le marais des publications dites culturelles et politiques, l'apparition, il y a quelques années, de la RILI (REVUE INTERNATIONALE DES LIVRES ET DES ID…ES) fut exceptionnelle : par le recensement complet et la critique argumentée des livres, par l'abord de livres publiés hors de l'hexagone, par l'orientation résolument marquée à gauche. La paresse intellectuelle et la contre-publication de sous-produits édulcorant du genre « Books » eurent bientôt la peau de RILI. L'aveuglement sectaire de la gauche extrémiste (avec ses impasses : incapacité d'accéder au moindre pouvoir comme de proposer une organisation démocratique pour y parvenir et y agir) et l'indifférence résignée de la social-démocratie (avec ses impasses : incapacité de transformer la société sous l'emprise du capitalisme mondial comme d'échapper à une particratie gestionnaire) n'y furent peut-être pas non plus étrangers : l'orientation de la revue était à la fois radicale et démocratique dans l'exigence de Penser à gauche

Penser à gauche n'entraîne, quoi qu'on en dise, aucune difficulté à nommer les « valeurs », les « principes » ou même les « objectifs » en tout cas généraux : à quelques variations près, que désirons-nous d'autre que l'émancipation commune de chacun dans une société ouverte grâce à la tension entre liberté et égalité - donc surtout, dans nos sociétés de libertés formelles et d'inégalité croissante, grâce au souci de l'égalité ? L'exigence de justice, sans doute, peut condenser cette aspiration, à condition de ne pas réduire le mot à son sens juridique - ce qui certes nécessite la vigilance dans la réinscription philosophique incessante qui accompagne toute réinstitution sociale tout aussi incessante. En revanche, penser à gauche bute politiquement sur l'analyse de nos sociétés et sur les politiques susceptibles de les transformer hors de la double illusion de la table rase révolutionnaire et de l'état de choses amendable.

La démocratie radicale joue des alternances pour les alternatives

Dans cette perspective, que m'a donné la relecture des contributions rassemblées dans ce foisonnement de plus de 500 pages ? En dépit des points de vue contradictoires qui s'y expriment, une ligne de force traverse l'ensemble : celle de l'exigence démocratique radicale. Une pensée de gauche radicale (quelle que soit l'appellation qui la recouvre : de justice ou d'émancipation, socialiste, écologiste, féministe, communiste, d'autogestion, de conseils, de gouvernement même,... ) implique une action démocratique radicale. Cela signifie toujours, à la racine, la reconnaissance des divisions (entre groupes sociaux comme entre société et Etat) et des luttes face aux pouvoirs multiples dans la recherche de solutions non violentes, au sens strict de violence aux personnes ou encore au sens de l' « antiviolence » dont parle Etienne Balibar pour la sauvegarde de la « civilité », à penser entre le conflit selon Machiavel et la civilisation selon Norbert Elias... . Ces issues sont symboliques selon l'acception la plus large : dans la liberté et l'égalité des formations et des débats (« agonistiques » selon l'expression de Chantal Mouffe), des contestations (grèves, manifestations, occupations... ) et des pouvoirs, des revendications et des négociations, des élections et des représentations, des responsabilités et des contrôles... . Dans toutes ses expressions, cette action démocratique radicale suppose l'exercice d'alternances encore et toujours incessantes : de destitution et d'institution, de paroles et d'actions, de combats et d'accords, de transgressions et de compromis, d'initiatives entrepreneuriales et de prises de pouvoirs locales et associées, ... Pareilles alternances ont peu de rapport, on le voit, avec les va-et-vient gouvernementaux entre libéraux et sociaux-démocrates. Les alternances, dans leur mouvement incessant, sont quasi instantanées, elles ne se succèdent pas selon une régulation préétablie, si elles ne brouillent pas carrément les dualités, elles empiètent l'une sur l'autre de façon à rendre possible à la fois leur mobilité et les brisures qui changent les trajectoires et permettent les émergences en même temps que les articulations. En ce sens, les alternances favorisent les alternatives : non pas l'alternative d'un idéal univoque vite retourné en crispation totalisante, mais un jeu maintenu entre contingences et nécessités, entre individus et société, entre initiatives locales et interventions globales, entre croissance et décroissance, entre diversité culturelle et égalité économique (loin de la disjonction de leurs luttes, réfutée par Jérôme Vidal) comme entre « critique artiste » de l'aliénation et critique sociale de l'exploitation (nullement incompatibles, ce que montre Maurizio Lazzarato contre Luc Boltanski qui tend cependant lui-même à se remettre en question), entre inventions technoscientifiques et questionnements philosophiques, entre justice de la reconnaissance et justice de la redistribution, selon la distinction de Nancy Fraser, à la limite entre insurrection et constitution... Pour le dire franchement : il n'y a pas « une » alternative au néo-libéralisme, aux « crises » et aux « peurs » qui induisent une politique sécuritaire à l'échelon national comme international (où elle sert de prétexte à la guerre !), encore moins aux antinomies du marché ou de l' « écotechnie » (pointée par Jean-Luc Nancy, regrettablement absent du volume), mais il y a une ouverture démocratique, une démocratie comme ouverture aux alternatives elles-mêmes parfois alternantes, fût-ce celle d'un « capitalisme communautaire de petits entrepreneurs », tel que le souligne Thomas Coutrot, avec celle des expériences « autogestionnaires ». Enfin, l'ambivalence même de l'alternance est perceptible à travers les modes d'expérimentation collective relevés par Yves Citron dans « la pharmacie d'Isabelle Stengers » : rappel du « pharmakon » à la fois remède et poison.

L'accent mis ici sur l'orientation politique pourrait laisser croire que les analyses proprement dites font défaut : il n'en est rien. Les outils conceptuels sont nombreux, qu'ils soient réactivés comme les fameux « esprits animaux » de John Maynard Keynes qui sape les illusions classiques sur la « rationalité » économique et les soi-disant « mécanismes » de l'offre et de la demande ou qu'ils soient projetés comme la « production immatérielle et biopolitique » remplaçant selon Michael Hardt et Toni Negri la domination de la production industrielle. Ce qui n'empêche pas, simultanément, la critique de leurs insuffisances. Intégrer, dans l'analyse, les pulsions des acteurs, les productions d'images ou d'affects, l' « hégémonie d'un groupe social particulier, le capital actionnarial » (Frédéric Lordon) et les bulles ou les krachs dans la finance, cela accentue l'incertitude face à toute prétention scientifique des théories économiques, mais cette incertitude n'est évidemment pas suffisante ! Sur ce point, Penser à gauche télescope peut-être trop vite les possibilités de l'analyse par celles de l'action politique. Mais cela signifie d'abord, avec plus de conséquence, qu'il n'y a pas d'analyse (a fortiori de « science ») socio-économique « pure » et séparée de son orientation politique - façon aussi de sortir du dilemme piégé entre la superstructure et l'infrastructure !

Plus encore, loin de toute conception tranchée des domaines de pensée et d'action, le jeu des alternances entraîne avec le socio-économique et le politique l'anthropologique (et l'épistémologique - et le fictionnel : vers la fin des découpages) : à preuve, la figure de la cyborg de Donna Hataway qui récuse l'opposition de l'organique et du technologique ou le refus de la prise de parti dans le duel universalisme vs. relativisme ou culturalisme. Ce dernier refus, cependant, renvoie plus aux difficultés d'une pensée postcoloniale qu'à leur résolution par un concept passe-partout... Plus encore, il s'agit à partir de là de reconnaître, pour sortir de la similarité entre Etats coloniaux et postcoloniaux, mise à nu par Partha Chatterjee, que « la modernité occidentale est en fait incomplète et probablement imparfaite » - la modernité et avec elle, la démocratie elle-même ! Autrement dit, contre les abus du terme, l'émancipation ni ne possède un sens ni ne suit une voie hors des contextes historiques, culturels, sexuels et même religieux. Mais elle implique activement, comme l'écrit Jacques Rancière de l'émancipation ouvrière aux dernières pages de Penser à gauche, « la possibilité de se faire des manières de dire, des manières de voir, des manières d'être qui sont en rupture avec celles qui sont imposées par l'ordre de la domination », telle la brisure sensible du menuisier Gabriel Gauny alternant ou doublant son travail des bras sur les parquets d'un regard esthète sur l'espace laissé par l'ouverture de la fenêtre...

La radicalité d'une pensée de gauche pour une action démocratique radicale ne se fixe pas dans le seul usage d'un mot, que ce soit dialectique ou histoire ou alternance ou alternative ou métissage ou hybridation ou bricolage, etc. etc. Son exigence s'appuie sur des signifiances qui ouvrent des passages : à commencer par ceux que tracent nombre de textes de ce livre dont aucun compte-rendu ne dispensera de passer à la lecture.