Perdu dans la lumière des écrans de Christian Malaurie par François Huglo

Les Parutions

14 août
2015

Perdu dans la lumière des écrans de Christian Malaurie par François Huglo

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    Certes, la poésie pense. Et la pensée marche ou danse, bondit ou gambade, dessine ou peint. L’humoriste écrivain et auteur de B.D. Jean-Luc Coudray est bien placé pour rédiger la quatrième de couverture où il accompagne une démarche : « Par le détournement et la recomposition, l’auteur crée du ressenti, non par l’argument mais par la sensation et la forme, avec les éléments même de la parole qui nous soumet ». Et le poète Christian Malaurie n’oublie pas qu’il enseigne l’anthropologie de l’art et du design à l’université Bordeaux-Montaigne, et vient de publier un essai dont le titre actualise « l’invention du quotidien » de Michel de Certeau : L’ordinaire des images, puissances et pouvoirs de l’image de peu.

    Dans le titre du recueil de poèmes, il y a de quoi se perdre entre celui qui se perd et ce qui est perdu (et qui « sieste maintenant à / l’ombre de l’Afrique perdue »), entre l’écran du téléviseur, celui du cinéma, celui de l’ordinateur, et tout ce qui fait écran. Et comment éclairer celui qui (ou ce qui) s’est « perdu dans la lumière » ? Une question en cache et en appelle une autre : celle du rapport entre les lumières de cette ville planétaire et intime, universelle et privée, et « les lumières ».

    Tous ces écrans se télescopent dans ce qu’il est convenu d’appeler un « style télégraphique » : Godard, le « contrôle du bonheur capital », la « surveillance renforcée des plages / de loisirs / sur fond de menace terroriste », dès le premier poème. Quant à ce(lui) qui s’est perdu, « à corps perdu », le deuxième le suggère : « si peu d’images nues / de lieux habités / si peu d’écarts / appelant silence ».

    Le sujet, « lambda », a « mauvais geste » et « mauvaises dents », croquant dans « le grand rire automatique » de « la machine à parole » (l’idéologie ?). Les rouages du mécanisme d’horlogerie qui meut l’automate sont des expressions toutes faites. There is no alternative : « y a qu’à rester les / piedsurterre / à hurler avec les loups ». Il n’y a « pas de faute pour les frappes / chirurgicales du / croire vainqueur / à jamais vainqueur / dans l’universel du sans cervelle ». Le « croire vainqueur » est celui qui se croit vainqueur, mais aussi la croyance du vainqueur, la foi hégémonique, le Capital comme unique religion, le « we trust » qui sauve : « jouons à la dernière foi ».

    Le modèle de Christian Malaurie est moins l’automate de Martin Scorsese (" Hugo Cabret ") que l’elephant man de David Lynch : le dire difforme, inhumain, inculte : « elephant dire du dire / No man l’artiste / inculte le "jeune" / et pas si pacifique ». Inculture de la « "culture culture" / (à prononcer en mauvais accent anglo-saxon ». D’où « je conchie vos passions paranoïaques / l’elephant no man future ».

    L’écran est à la fois mur et habitation, le message (publicitaire, idéologique, politique : la com, c’est la guerre) à la fois lieu et signal lumineux : « à l’écran / les lieux ciblés clignotent ». Qui (ou quel) est cet « on » qui « veut décider du désir / construire des empires définitifs / réduire toutes les contradictions / (…) / devenir l’Histoire et sa fin » ? Et qui « ignore ce qui peut », qui « crie ce qui jouit » ? Qui « boustifaille énergétique » ? Qui « rote parfait parfum » ? Hors sol, on pédale dans une « purée de pommes sans terre ». On « ne danse plus / ni / avec les morts / ni / avec les vivants ».

    Écran total, « excellente crème / nuit/jour régénérante », écran de la bourse : « juste du beau temps sur les écrans » et les vitrines du marché de l’art. L’info en continu fait le (micro-)-trottoir, « souteneur / d’informations inutiles // zapping du rien savoir ». Dans ce grand jeu de cartes, le rebelle n’est que « rebellote », coupable à vie « du mal monde meilleur » et du « fantasme révolution », coupable en fuite, en ligne de fuite : « précipité coupable (…) vie coupable / rien sur toute la ligne ». Le héros de ce recueil n’en est pas un. Fantômas (non nommé) peut-être, fugitif incognito : « l’inconnu désir ».