Points de feu de Claude Dourguin par Tristan Hordé

Les Parutions

29 nov.
2016

Points de feu de Claude Dourguin par Tristan Hordé

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C’est le second titre que publie Claude Dourguin chez Corti, après Ciels de traîne. Il ne s’agit pas d’un journal mais, comme le veut la collection "en lisant en écrivant" (titre choisi en hommage à Julien Gracq, par ailleurs l’une des références de ce livre), de notes. Pas de notes éparses mais reposant sur des choix exprimés dès l’ouverture du livre. Le libre choix de l’artiste à traiter de tel ou tel sujet est revendiqué d’emblée, en rejetant le dictat d’un peintre qui, en 1793, affirmait l’inutilité des représentations de paysages ou de fleurs, parce que sans rapport avec les mœurs ; on sait que divers régimes entendent décider de ce qui doit être fait par les artistes, aujourd’hui comme hier. Une autre proposition, cette fois de Stravinsky pour qui la musique institue un ordre dans les choses, ne peut valoir pour la peinture. Enfin, pour Claude Dourguin, « L’œuvre est une action, l’artiste ne veut pas dire, il cherche à faire ». C’est à partir de ces choix, clairement énoncés, que Claude Dourguin lit, regarde, écoute, observe.

Elle écrit d’abord à propos d’un tableau d’Andrea Solario et, à la fois, le situe dans le temps et en détache ce qui nous retient encore aujourd’hui : le sentiment que le peintre emporte vers un ailleurs, en concluant : « Le rêve ? — notre destinée. » Ensuite, l’évocation d’un paysage qu’elle habite, dont certains éléments sont liés à la peinture, aboutit à une transformation du lieu et, alors, « la sensation est forte […] d’arpenter un univers inconnu. » La note suivante est une approbation d’une phrase de Platon sur la musique qui est d’abord envoûtement. Claude Dourguin partage ses notes en ces domaines, sans autre ordre que leur alternance, et elle nourrit l’ensemble de réflexions à propos de sujets particuliers sur l’art, de ce qu’elle apprécie ou éloigne, de questions générales sur la vie. Sur ce dernier point, le lecteur pensera parfois aux écrits des moralistes, tant l’écriture est toujours sans fioritures et le propos obligeant à s’arrêter dans sa lecture : « Plus s’accroît l’expérience, plus se fortifie la conviction que le mirage n’est pas dans l’art mais bien dans la vie. (À condition de mettre la mort à sa place de passage obligé, d’étape ultime de notre finitude.) »

On construirait aisément une petite anthologie à propos du rapport à la culture ; Claude Dourguin reprend le sens qu’avait cultiver en latin (colere), « Cultiver : vivre l’accord avec la terre. Vivre, s’entend un corps et un esprit — inséparables. » et, ce faisant, rencontre les réflexions d’Hannah Arendt dans La Crise de la culture. Et tire les conclusions de ce lien établi entre culture et le réel le plus simple : elle rejette sans appel ce que l’on désigne aujourd’hui par l’autofiction : qu’écrit-on quand il n’y a pas affrontement avec le monde, avec les autres, quand il n’y a pas « corps à corps » avec la « matière » ? On ne peut être seulement un spectateur de son "moi", sauf à rester dans la gratuité des propos. C’est pourquoi aussi la poésie ne peut être définie par « une pratique formelle relevant de telle ou telle prosodie », mais « poser du sens dans la présence au monde. » ; en ce sens l’écriture est toujours inachevée, sans jamais que la technique prenne le pas et devienne un contenu.

On comprend à partir de là qu’elle prenne ses distances vis-à-vis de l’abstraction, qui ne peut nourrir la pensée comme le font encore les fresques du Trecento et du Quattrocento. Pour le dire brièvement, l’art doit aider à vivre. Elle n’apprécie pas plus des peintres comme Francis Bacon ou Lucian Freud  qui, selon elle, se sont enfermés dans leurs obsessions, impossibles à partager : la peinture, comme les autres arts doit être aventure ouverte. Elle affirme son « peu de goût » pour Flaubert faute de rencontrer dans son œuvre un « idéal humain », et pour des raisons analogues son recul vis-à-vis de Hugo qui a été incapable de reconnaître en ce domaine la grandeur de Stendhal.

Stendhal est souvent cité — et relu, comme Nerval, Delacroix, Valéry, d’autres : plaisir de retrouver le connu. Claude Dourguin lit toujours la plume à la main et recopie les remarques et réflexions de tel écrivain ou tel musicien, tel grand lecteur aussi ; émerveillement de la lectrice dans sa rencontre avec une page qui suscite l’écriture et désir de faire partager ce qui l’a arrêtée, d’où constamment le renvoi, modeste, à d’autres textes : « Gadda précise… », « Stravinsky réaffirme souvent… », « Starobinski parle quelque part… », « Braudel parle de… », « Valenciennes enseignait que… », etc. Il s’agit d’accueillir non pas seulement ce qui vous ressemble, mais aussi ce qui intrigue, l’essentiel étant chaque fois qu’il y ait affirmation d’une présence vivante, et pourquoi une attention si vive, si constante aux œuvres d’art ? « comme libération, la seule, de la servitude, de la finitude. »

On discuterait certaines affirmations de Claude Dourguin, ainsi sa préférence du Littré et son opposition aux dictionnaires contemporains, au prétexte qu’ils ne conservent pas suffisamment de mots anciens ; on s’oppose à son rejet des Lumières et de Diderot concernant la peinture et l’on ne partage pas du tout son admiration pour tel écrivain : aucune divergence, cependant, ne gâte le plaisir de la lecture d’un livre nourri de tous les arts, éloigné de tout ce qui fait aujourd’hui la société du spectacle, attentif à tout ce qui est « présence au monde. » Ce monde si heureusement présent dans l‘écriture : « Couleurs, textures, senteurs, odeurs, bruits, sons, matières, substances : tout cela nous requiert et nous attache, besoin éprouvé et satisfaction profonde. »