Providence d'Olivier Cadiot par Michaël Moretti

Les Parutions

26 févr.
2015

Providence d'Olivier Cadiot par Michaël Moretti

Un couteau sans manche et sans lame

 

   Panne d’inspiration. A sec. « Tu ferais mieux de nous pondre un truc qui marche ». Que faire, comme interrogeait le chauve ? Ben tiens, écrire un énième bouquin sur l’écriture, hein ? – Comme Cadiot, j’emprunte au dico des onomatopées pour faire oral, bien qu’il ne travaille pas au gueuloir d’un Gustave ici bien absent ou dénigre les points de suspension soi-disant trop flous, pas dans les annales - . Ce genre de facilités à deux balles pullulent : « de toute façon elles [les volailles] ne sont même pas en demi-deuil. C’est moi qui suis demi-deuil » (p. 125). « Des mots écrits en capitales. C’est Capitale de la douleur ? » (p. 141). Les jumelles & les tours. Waf waf waf ! Remarquez, le lecteur a évité de peu l’allusion à Shining. Eh ben non : plaf : « le dingue en train de taper la même phrase à l’infini (…) » (p. 211). Bienvenue dans l’almanach Vermot, pseudo intello, réunion bâclée de notes hétérogènes où l’absence de narration et de fiction est un point fort.

   Oui parce que notre auteur branchouille, injecté de BD et de Tex Avery crache dans la soupe dont il fait son miel, c’est Smith & Wesson hype and swag. Par clins d’œil, Cadiot renforce la caste. Si les scènes artistiques (vernissages, lectures) sont brossées avec talent, n’échappant toutefois pas au ronflant descriptif balzacien, où est la fine translation ou plasticité, présente chez Proust et Simon ? Il fonctionne certes en logique non linéaire, en cobweb, mais se mélange dans la toile. Le problème est que, comme il l’indique dans un entretien à France Culture, il n’aime pas la langue. C’est gênant ! Notre Baricco français apporte lui aussi sa caution expérimentale à portée de caniches : un petit schéma inutile (p. 200) pour lorgner du côté de l’excellent Léal ou d’autres ; des altérations de langage pour faire poésie contemporaine (p. 239). Sans compter un « poème » caricatural (p. 42-44) ou les nombreux renvois à la ligne inutiles, tenant du renvoi chariot bureautique, pour faire comme. Ni vu ni connu, j’t’embrouille. Quand dans une entrevue à Radio France, il indique qu’il ne connaissait pas le cut up pendant l’écriture d’Art poétic’, soit il est inculte et nous gave de références, tare française, tel un autodidacte complexé (oxymore), soit c’est un faux modeste façon Femmes savantes et prend le lecteur-auditeur au mieux pour un imbécile. Ainsi, après avoir peiné sur une traduction du Roi Lear, car un auteur nécessairement dans sa tour d’ivoire sue forcément à grosses gouttes, il nous enfourne du Will à tout va, la mise en abîmes, au centre de Providence, et si et mi. Will ? Ben Burroughs aussi tant qu’on y est : la flèche, la pomme, Guillaume Tell, tout ça quoi ! Une traduction de Cadiot de Les revenants d’Henrik Ibsen, coupé et monté par Ostermeier, occupe les pages 199 à 201.  Nous sommes dans l’atelier du narrateur. L’institution (p. 240-247), sous couvert de Balzac puis des écrivains de sanatorium ou d’hôpitaux psy, ressemble à l’esthétique de Wes Anderson : derrière le kitsch, l’artificiel, censé être drôle, sourd la mélancolie. Alors, notre auteur pop, comme il existe une pop philosophie, meuble avec des allusions de culture générale de base pour oraux de concours : A. Warburg, Beuys (Comment expliquer la peinture à un lièvre mort ?), Rauschenberg, Guggenheim, Christo, Eileen Gray, l’archi Koolhaas, une allusion maladroite, de la part de notre germaniste, aux Becher, etc. Le bobo, renforcé dans ses repères, échappe heureusement à Koons, peu s’en fallut.

   Providence, Providence, voyons. Ne serait-ce pas le titre d’un film de 1977 de Resnais qui lui-même se référait à ladite ville de naissance de H. P. Lovecraft ? Le film aux 7 césars, d’après un scénario du dramaturge britannique David Mercer, sonne le retour après le succès de Je t’aime Je t’aime (1968) et l’échec de Stavisky (1974). Un écrivain célèbre, Clive Langham (le shakespearien J. Gielgud), va mourir. Chez Cadiot, un problème de santé, l’œil d’où l’Histoire de l’œil. Ah ah ! Langham rédige son dernier ouvrage. Il passe la nuit à élaborer le bilan de sa vie entre alcool et songes. Il imagine les personnages de son roman, ceux-ci empruntant le visage de ses proches. Dans la partie Quel lac aimons-nous, Cadiot cède à la classique rébellion du personnage tutoyant son auteur. Et une robinsonnade, une ! Préférer Six personnages en quête d’auteur ou Gottlieb. Un film sur les idéaux de la jeunesse aux prises avec le temps qui passe, et le processus de création artistique. Dans le livre, le sillon est creusé ; la recette a tant vieilli qu’elle sent le moisi (retour des tics : « Un GPS dans un carton, c’est joli, ça clignote (…) Un musée chez soi, c’est pas bête » p. 170). Cadiot aurait dû suivre la ligne de Resnais, encore génial à l’époque : « J’essaie de provoquer une rencontre d’émotions visuelles, sonores ou sentimentales, ou de laisser les choses s’assembler selon une espèce d’animation, et de voir ce qui s’ensuit » (avec A. Begramian, 1977). Notre proactif Cadiot tente des synergies entre les mots afin de bouger les lignes. Le livre est gangrené par le pois sauteur « à sauts et à gambades ». Si la mélancolie est noyée dans un flux ininterrompu de mots qui confine au raz-de-marée, même si le lecteur peut à tout moment arrêter ce vain babil, Langham restructure le souvenir, réinvente son passé, les lieux et les personnes. Tout ce qui a pu l’entourer jadis devient matière à fiction. Le film est un rêve éveillé, le livre un cauchemar in vivo. Si je songe à Les Fraises sauvages (Smultronstället, Ingmar Bergman, 1957), Cadiot manque le portrait sans concession, Quel lac aimons-nous relevant plus de la posture. A noter que le cinéma et son langage sont un contrefort facile pour l’écriture cadiotienne, pour la littérature contemporaine. C’est un symptôme de notre société noyée d’images.

   Ce qui est amusant, c’est que Cadiot fournit lui-même la critique  de son livre, caractéristique typique du flippé qui souhaite tout contrôler. Providence : Vide pro, dense. Cadiot, c’est Tao : le vide est plein, trop plein. La métaphore du couteau sans manche, qui offre le titre à cette critique, est comprise dans l’article à Bricorama. Du fluo (p. 107, p. 244), comme un auto clin d’œil forcé, pour une écriture flashy comme un film de Sorrentino –pas Gilbert qui, lui, savait se renouveler. Du lapin aussi, du lièvre précisément mais rien n’est soulevé, à part des clichés. Car les titres de chapitres, au volume croissant et mal tissés, comme, dans un autre genre, Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye, sont largement explicités à l’intérieur comme un bon élève en dissert’ de français au lycée (« ça ressemble à une rédaction d’école » p. 211), certes atteint de TDAH. C’est à un tel point qu’il nous précise les poncifs dans lesquels ne pas tomber, comme le coup de l’auteur qui met sa peau sur la table. Tératologie, 4 avatars, quadriphonie : en effet une catastrophe industrielle, pas que dans la hi-fi. Point de Felice Varini point. Le livre enfonce nombre de portes ouvertes : se glisser lourdement dans la peau d’une femme, Lucienne de Rubempré (Les Illusions perdues) ; une tartine sur Hugo parce que quand même – Houellebecq, son dada, c’est Huysmans; le para ou méta texte exploité intensément par la self-reflexiveness dont Raymond Federman était l’un des derniers représentants ; l’inévitable parodie sur la conférence à laquelle nous préférons celles, fécondes, conduites par Pacôme Thiellement, etc. « Post-ancienne, c’est ce qu’il y a de pire » (p. 148) : il ne saurait mieux définir son écriture. « On y passe à toute vitesse de nom en nom avec autant de virtuosité qu’un vendeur aux enchères psalmodie les chiffres » (p. 152). A ce sujet, Cadiot pourrait s’inspirer de Marina Tsvetaïeva ou Reinhard Jirgl, inspiré d’Arno Schmidt, à la construction solide. Il faut reconnaître qu’il est nécessaire de déployer une énergie forte pour écrire aussi dense sur tant de pages. « (…) moderniste formidable, il faut absolument qu’elle fasse des performances et qu’elle arrête ses vieilleries littéraires » (p. 147). Ainsi, comme Angot, Cadiot est plus intéressant en lecture publique que noir sur blanc. Si le bonhomme est ludique au regard des nombreuses lectures soporifiques, il devient un animal de foire où le public branché se précipite. D’où sa lassitude bien compréhensible.

   Le problème fondamental est que Cadiot tourne autour du pot, écrit beaucoup de choses pour se masquer et ne pas délivrer l’essentiel comme son compère Burger avec ses récentes ornementations guitaristiques. Contrairement à un Guyotat ou à un Savitzkaya, chez Cadiot, aucune nécessité ne se dégage. C’est du recyclage à la Tarantino. Le faiseur chevronné sort ses recettes rouillées, se perd en algorithmes (« il doit bien y avoir un algorithme de vie pour moi. Il y en a pour tout. », p. 226), plaies de notre époque. Un livre pour quoi faire ? Le lecteur ne retient absolument rien. Une machine célibataire. C’est vain. A l’insu de son plein gré, il réalise le projet de Flaubert : un livre sur rien. Mais pas Cadiot zéro : rien n’est pas nul. Une phrase m’a tout de même fait rire : « Si on a mal aux dents, on est moins enclin à réfléchir à la métaphysique » (p. 230). A noter que, comme les films sur la peinture, sur ou à partir du théâtre, il est rare qu’un livre sur l’écriture soit réussi, à part peut-être Roussel. Gageons que Providence soit une étape de transition dans un parcours d’écriture, son 8 1/2 en quelque sorte.