Qu'est-ce que le futurisme ? de Giovanni Lista par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Parutions

27 oct.
2015

Qu'est-ce que le futurisme ? de Giovanni Lista par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Le livre-somme du spécialiste absolu du Futurisme Giovanni Lista permet aux français de comprendre l’importance du futurisme et montre les liens qui unissent à travers lui l’Italie et la France, de l’art et de la littérature, et l’avant-garde italienne aux mouvements contemporains qu’elle génère encore dans le monde.  L’interconnexion entre l’Italie et la France a beau être très importante, les Français ont bien du mal à l’accepter et à le reconnaître. Un pays par excellence centraliste  n’aime pas (sauf lorsque l’influence est incontournable telle lors de la Renaissance) reconnaître ce qu’il doit et ce qu’il prend à l’étranger. On l’a vu par le mépris ou l’ignorance dans lequel est tenu le surréalisme littéraire belge (de Colinet à Bury, des Picqueray et Blavier) ; quant à l’ostracisme envers le futurisme il reste récurrent.

 Lista rappelle que l’un des postulats majeurs du mouvement réside sur le concept de refus de la tradition et du passé. Marinetti a toujours voulu utiliser tant en peinture qu’en littérature un nouveau langage. Souvenons-nous de sa phrase du Premier Manifeste Futuriste (publié avec des documents primordiaux repris dans un autre livre de Lista à l’Age d’Homme en 1973 : « Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pêcheurs à la ligne et des naturalistes navrés, nous dictâmes nos premières volontés à tous les hommes vivants de la terre :  MANIFESTE DU FUTURISME ». Cette pétition de principe et ce refus illuminèrent en Italie comme en France tous ceux qui jugèrent vain de regarder derrière eux et refusèrent de « défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible  » comme l’écrit encore le fondateur du futurisme.

 Primitif (même si Marinetti n’aime pas ce mot) du futur, le mouvement, à partir de sa fondation officielle (le 20 février 1909) n’a cessé d’innerver la création de l’époque charnière du XXème siècle : les années 10. Et Lista remet bien des pendules à l’heure. Il montre combien ce mouvement post-symboliste se veut originel et original tant sur le plan de la littérature que de la peinture et de la musique. Le peintre Balla l’a illustré en imposant le premier décor futuriste au Teatro Costanzi de Rome, pour un spectacle de danse. Et un musicien tel que Mascagni ouvre la voie aux musiciens futuristes. Fortement imprégné de culture française (Marinetti  connaît parfaitement les œuvres de  Zola, Rousseau, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Schwob, Flaubert) le Futurisme au nom du « non nova, sed nove » (rien de neuf mais des nouveautés) introduit une série de révoltes car pour ce mouvement tout n’a pas encore été dit ou écrit.

 Lista rappelle que dès les années 10 mais encore dans les années 30 les innovations futuristes se multiplient dans la poésie, la peinture, le théâtre, la musique en une sorte d’ivresse de la trouvaille afin que la splendeur du monde s’enrichisse d’une beauté nouvelle, convulsive. Elle vient se porter en faux contre, dit Marinetti, « la décomposition déterminée par la lenteur, le souvenir, l’analyse, le repos et l’habitude ». Et il ajoute dans une  phrase qui trouve tout son sens (mais aussi son horreur) près de cent ans plus tard : « L’énergie humaine centuplée par la vitesse dominera le Temps et l’Espace ». Au moment où le transgénisme qui emporte la Silicone Valley dans le rêve d’un être « immortel » dont l’essence risque de disparaître, cela résonne de manière particulière d’autant que contrairement aux idées admises le mouvement rappelait le risque  que courrait l’être aux prises des machines et de leur puissance incontrôlable.

 Lista montre aussi l’importance de l’avant-garde Italienne pour la France.  Le Futurisme hanta l’air français et l’orphisme inséré par Apollinaire dans le cubisme, est tout proche des nouveautés futuristes. Marinetti et ses alliés infusèrent dans l’art hexagonal quelque chose qui n’était plus de l’ordre du  souvenir ou de l’évocation angoissée d’un objet perdu (bonheur, amour, paysage). Ils écartèrent tout ce qui est du domaine  de la nostalgie, du statisme, de la douleur. Ils ont ouvert l’art vers un « art-action » mâtiné de  volonté, d’optimisme, voire d’agression, de possession, de  pénétration, de  joie et de réalité brutale mais aussi de visions cataclysmiques. La splendeur des géométries et des forces formelles que l’on retrouve chez tous les grands peintres futuristes (Lista les rassemblent dans un carnet d’images au centre de son livre)  alimentent largement l'art français mais aussi l’art mondial jusqu’à nos jours. Et c’est un mérite essentiel de l’ouvrage de monter comment le mouvement devint une « avant-garde planétaire ».

 L’ouvrage comble un manque, corrige une atrophie et soigne une myopie. Il offre aussi une référentialité nécessaire  à qui veut  donner de la littérature et de l’art des années 10, 20 et 30 une vision plus « objective ». L’auteur remet en perspective  la prétendue subversion surréaliste. Il montre comment Breton et d’autres ont embrouillé les pistes pour en tirer profit. Avec le  futurisme nous pénétrons au sein du domaine du jamais vu surgi de l’inconscient dans une problématique bien plus intéressante que celle du Surréalisme. Néanmoins les bronzes géniaux de Mino Rosso, les compositions picturales de Enrico Prampolini ou celles de Tullio Cral, les visions d’un Osvaldo Peruzzi - et ce ne sont que quelques exemples -  restent scandaleusement ignorés de ce côté des Alpes. Il serait temps de  réviser (mais le verbe est peut-être dangereux…) nos certitudes et de ne pas limiter le futurisme à ce qu’il n’est pas : à savoir le bras esthétique du fascisme italien.

 Citons pour s’en convaincre ce que Francesco Balilla Pratella, dans son « Manifeste des musiciens futuristes » a écrit en une sorte d’appel à la poésie sonore d’un Heidsieck  : « Dans l’opéra futuriste, l’individu et la foule ne doivent plus imiter phoniquement notre façon courante de parler, mais ils doivent chanter comme nous chantons tous, lorsque … nous entonnons instinctivement l’essentiel et fascinant langage humain ». Cette simple citation permet d’illustrer la thèse que défend Lista. Son livre illustre le jeu et les enjeux des avant-gardes à une époque où ce mot avait tout son sens. Le règne d’une Beauté nouvelle qui s’est exprimée dans le futurisme doit retrouver sa place et sortir de la quasi-clandestinité dans laquelle pendant des décennies il est resté confiné - en France tout au moins. Grâce à lui ne retrouvons-nous pas la question post moderne centrale : celle de l’imaginaire contre l’image ?