Rats taupiers de Christophe Sanchez par François Huglo

Les Parutions

27 août
2016

Rats taupiers de Christophe Sanchez par François Huglo

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Ni « la gloire de mon père » ni son meurtre. Ou les deux à la fois ? Œdipe, non nommé dans le livre de Christophe Sanchez, n’est-il pas celui qui ne veut, ne peut pas savoir qui il tue, qui il épouse, et l’apprend trop tard ? Le meurtre nous regarde en couverture, illustrée par Didier Cros, et figure en titre : c’est celui du rat taupier ou campagnol, accusé par le père de ravager le stock de pommes de terre. Capturé dans un seau à vendange, il y mourra « lentement affamé », sa « stupidité » excitant l’hilarité de la fratrie complice du père. Ce qui est tué, n’est-ce pas ce qui est tu ? « Tu aurais voulu que je tue. Et je me suis tu. Les mots tus sont assassins, tu sais ». Le tutoiement renoue avec le père un dialogue tu mais souvent mimé, le piège par de courtes proses, le puise sous les nappes où croupissent, mêlées, la honte et la pudeur.

 

Le rat taupier, c’est l’intrus, l’autre, l’étranger, au même titre que les araignées rouges, « doryphores et autres scarabées rongeurs », ces « envahisseurs » que défieront les pesticides ou, détectés à leur plaque minéralogique, le Hollandais, l’Allemand, « le bon Français mais du Nord », le Suisse, « tous des doryphores », des « boches ». Qu’ils ne viennent pas demander leur chemin : seul un « mutisme renfrogné » leur répondra. Ou les cols blancs, tous des « paresseux », des « tire-au-flanc ». Quand passe un costume surmontant des souliers cirés, « tu ne vois pas un homme mais un étranger ». Un rat ? Et si le père, pour rassembler sa tribu, refoulait, conjurait, sacrifiait l’étranger qu’il est ? « La méconnaissance te plonge dans une onde trouble et si cet homme s’arrête sur le trottoir pour te parler, la honte de tes origines et ta petitesse de campagnard remontent à ton visage dans un rouge si violent que ton regard s’emplit de larmes. (…) Tu t’accroches aux poncifs comme à une bouée pour te sauver du malaise. (…) Il est l’archétype du patron, celui qui s’en met plein les fouilles sur le dos des ouvriers, ceux de ta classe, les tiens, les ceusses qui cassent des glaçons avec les dents au fond des bistrots obscurs ». Mais ce père ne se comporte-t-il pas lui-même comme un patron quand, pendant les vendanges, il veille à éviter tout ralentissement de « la cadence », toute « perte de productivité », et à ménager le porteur : « verse avec souplesse, les épaules de Jean sont notre gagne-pain » ?

 

Si le fils ne peut renier le nom du père, ni celui-ci « le pays qu’inspire son patronyme », même s’il n’y a jamais vécu, « n’y est même pas né », ce père « s’est construit contre. Contre la langue, contre la pauvreté de ses parents émigrés avant les années trente. S’appeler Sanchez dans les années soixante, c’est comme s’appeler Kouachi en deux mille quinze. Sale espagnol ou sale rital, sale métèque ou sale arabe, c’est du même acabit. Personne n’échappe à ses origines ». Le fils est resté « français de fausse souche », il partage avec son père « l’histoire des déracinés », l’histoire mimée en « un monde de taiseux » où l’un se projette sur l’autre, se reconnaît en l’autre, même si (et parce que) « un père, ça n’écrit pas, ça boit le vin et ça meurt ». Les « perles paternelles », ces « quelques mots griffonnés sur un bloc-notes publicitaire avec un gros logo jaune d’une marque d’une anisette », restent des modèles pour le fils. « Tout s’impose comme une finalité. La brièveté, trois lignes. L’absence de fioritures, des mots bruts. Le choix du support —le bloc-notes, petite page, petite vignette— t’évite le débordement de phrases trop longues et laisse couler un alambic maîtrisé de mots. (…) Une pensée opaline sans émotion apparente ».

 

Le rejet du père a permis au fils d’avancer sans lui, mais finit par lui « revenir en boomerang. Dans l’odeur âpre de tes goldos, dans ta bonhomie de comptoir, par ta gouaille défunte et dans les effluves morts de ton parfum de supermarché ». Mais ce fils ne présente-t-il pas « au passé des choses qui ne se sont jamais passées » ? Toute relique est enfouie. « Nous n’achetons plus que du vin cacheté aux belles étiquettes. Pas une seule chemise jaune, pas la moindre chemise poussin avec grosse poche à la poitrine, cette chemise immonde qui inondait ton visage d’une lumière crue. Et que tout le monde détestait. Aucune affaire à toi. (…) On badine, on te dit léger et bête. Inculte et bourru. (…) On est des taiseux de l’affect, des oublieux ». Contre lui ? Comme lui. Et le fils a ceci de commun avec Spinoza, issu d’une famille de Juifs portugais émigrés aux Pays bas, qu’il évite de rire et de juger, mais tente désespérément, à travers le montage minutieux des séquences d’un film muet où l’accessoire, tabouret de bar par exemple, joue un rôle clé, de comprendre.