René Daumal et l'enseignement de Gurdjieff par Christian Désagulier

Les Parutions

21 janv.
2016

René Daumal et l'enseignement de Gurdjieff par Christian Désagulier

 

 

 

Ce livre est destiné aux chercheurs de vérités, vérités avec une s, laquelle comme le bâton qui sert à se faire battre, a toujours deux bouts, que le bâton soit tordu comme l’s ou droit comme l'i, bâton que la plongée dans l'eau réfracte, c'est à dire brise en deux sans le briser. Comme la pensée en passant du monde qui nous englobe à celui que nous englobons, en nous transperçant incidemment, se fractionne en v : à deux vérités, vérité à demi..

 C'est Joseph Sima, l'immense peintre du Grand Jeu qui introduira René Daumal auprès d'Alexandre de Salzmann en 1930, participant au scellement d'une amitié de pensée, de Salzmann désormais installé à Paris après Tiflis, Munich, Hellerau, Moscou et Tiflis encore où ce dernier fit la connaissance de Gurdjieff en 1917.

 C'est par l'entremise du compositeur Thomas de Hartmann qu'Alexandre de Salzmann et Jeanne son épouse furent présentés à Gurdjieff et qu'ensemble il fondèrent l'Institut pour le développement harmonique de l'Homme. Et c'est là que Jeanne de Salzmann apprit du grand initié les fameux mouvements de Danses sacrées censées natter le corps à l'esprit cosmique..

 Ce livre produit quelques rares écrits d'Alexandre de Salzmann sur l'art d'éclairer le théâtre dont les principes sont encore appliqués aujourd'hui, qui durent réjouir l'indianiste Daumal :

Notre éclairage scénique procède avec cette cave sombre ; il parvient à donner l'illusion du soleil par le contraste entre la salle obscure et la scène éclairée... le contraste violent détruit les détails de forme comme de couleur... La lumière diffuse – la lumière du jour sans soleil - rehausse les valeurs des couleurs et souligne les contours (rend les contours parlants, éloquents)... C'est le principe de l'éclairage de notre salle...Donc les projecteurs – notre rayon de soleil artificiel – ne sont utilisés que lorsque la visibilité des choses réclame des accents forts – musicalement parlant : des accents pathétiques...Notre éclairage se règle sur la musique, seulement sur la musique... Si la lumière doit se développer selon sa qualité musicale, il ne faut pas que la source lumineuse soit apparente... Ainsi, au lieu d'avoir une salle éclairée, nous avons une salle éclairante...Même le contraste salle obscure/salle claire disparaît / condition primordiale quand il s'agit de valeurs relatives de couleur, de forme, de mouvement – toutes inspirées par la musique. Le mouvement, c'est de la musique devenue visible dans la gymnastique rythmique. Ni plus ni moins..

 Ce n'est pas pour rien que de Salzmann fréquenta Vassili Kandinsky à Munich en 1901 et qu'il fut sensible à l'enseignement ésotérique de Gurdjieff, confirmé plus qu'influencé dans ses conceptions comme ce fut le cas de René Daumal qui, à la suite de cette rencontre, orientera ses études sanscrites vers la rhétorique, le théâtre et la poétique hindous. Et Alexandre de Salzmann d’ajouter :

Plus et pourtant moins que ne serait un tableau vivant, c'est à dire de la littérature s'exprimant par des moyens non littéraires, ou du théâtre sans paroles, c'est à dire de la pantomime où l'on se demande toujours pourquoi les gens ne parlent pas...

 Quant à René Daumal, il n'aura rencontré Gurdjieff que ce que l'on compte de fois sur une main, et c'est Jeanne de Salzmann qui perpétuera l'enseignement de son époux auprès du groupe auquel il participa jusqu'à ses derniers jours avec Luc Dietrich et Lanza del Vasto..(1)

 Ce livre établit donc des traits d'union spirituelle à l'ombre tutélaire de Gurdjieff dont on ne saura de la pratique qu'un peu des conséquences créatives qu'elle produisit sur Alexandre et Jeanne de Salzmann et sur René Daumal. Mais n'est-ce pas tout ce qu'il faut attendre de l'homme au caftan en i et à la moustache en s, de l’inoubliable des neiges d'Arménie, l'inspiration, le prolongement de l'inspiration jusqu'à l'asphyxie aux caves suintantes de sang qu’un bacille insensible aux sommets de tous monts creusa dans les poumons d’Alexandre de Salzmann et dans ceux de René Daumal, dans leurs quatre poumons pour deux :

dans la vie des hommes comme partout ailleurs, tout phénomène est dû à deux causes de caractère contraire et se divise en deux effets totalement opposés, qui sont à leur tour la cause de phénomènes nouveaux...(2)

 Dans ce livre rythmé de belles photos et de probant facsimilés, il y a vingt-cinq émouvantes lettres qu'Alexandre de Salzmann adressa la dernière année de sa vie (1934) à René Daumal (Alexandre de Salzmann est le Père Sogol du Mont Analogue qui lui est dédié :

30 mars 1934

Mon cher Daumal et Véra (ndlr : Véra Daumal),

Merci pour vos lettres. Hier j'étais, après combien de temps, descendu à Evian passer une journée avec les miens. Jeanne m'a lu votre article très intéressant et très bien pour frapper les têtes américaines. Sera-t-il imprimé en français ou en anglais ?..

Ci-joint je vous envoie quelques traductions d'Omar Khayam. Je les ai traduits mot pour mot. Simultanément j'ai inscrit les quatrains de Nicolas (ndlr : J.B. Nicolas, Les quatrains de Khayam, 1867) et parfois on est plutôt baba en les lisant comme dans le quatrain 224. Il n'a rien compris. Il parle du soleil à l'horizon quand ça se passe dans la nuit vers le lever du soleil et il emploie le mot encore. Quel idiot !..

 Il y a justement la traduction à deux mains de quelques quatrains d'Omar Khayam, du persan que savait Alexandre de Salzmann, au français relu par René Daumal :

Afin de racheter le son de la flûte, vendons la couronne du Khan et la tiare de Key – vendons le turban, l'étoffe en soie rouge – le chapelet pour louer Dieu, qui d'évidence n'est qu'hypocrisie, oui, pour une coupe de vin, vendons-le.

 Il y a des extraits de Carnets de notes de René Daumal sur l'enseignement de Gurdjieff datant de 1942-1943, aux intitulés tels que Bavardage intérieur, Je t'ai vu, Rester en soi quand on se tourne vers le dehors, Nous percevons tout ordinairement par association, La mauvaise humiliation, ainsi :

Vanité et souffrance volontaire

Savoir que dans toutes mes actions, toutes mes paroles, toutes mes manifestations, il y a toujours un mobile de vanité ; et pourtant, sachant et endurant cela, continuer à agir, parler, me manifester – parce que je ne peux pas faire autrement – c'est une épine enfoncée dans mon cœur et qui me blesse à chaque mouvement ; le meilleur moyen de rappel ».

 Et bien d'autres précieux documents (2), comme cet échange de lettres entre Jeanne Salzmann et René Daumal datant de la dernière année de la vie de l’ascensionniste analogue :

Pelvoux, le 11 septembre 1943

Chère Madame,

En reprenant l'exercice de respiration interrompu quelques jours, j'ai constaté deux choses très nettes : d'abord toutes sortes de sensations plus ou moins vagues, flottantes, mais qui tendaient à devenir habituelles s'étaient évanouies et j'en étais plus tranquille, plus clair... C'est surtout la sensation du corps qui s'est précisée : il n'était plus un facteur d'inertie et de trouble, mais un élément de stabilité, comme un contrepoids dans une machine. Il me semble que si l'on pouvait garder cette sensation dans la vie ordinaire, le corps cesserait d'être un obstacle et un ennemi...

Une de mes grandes difficultés en ce moment est d'arriver à jouer mon « rôle » en tant qu'écrivain. Je me souviens vivement de l'injonction de votre mari : « Surtout ne deviens jamais un écrivain! »... La tâche est de continuer à écrire (au moins de finir ce que j'ai commencé) sans devenir un écrivain...

 

 

 

 

 

 

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(1) Récits de Belzébuth à son Petit-fils, G. Gurdjieff (éditions JANUS, traduit du russe par Jeanne de Salzmann et de l'arménien par Henri Tracol, 1956)

(2) Pour compléter René Daumal ou le perpétuel incandescent, (direction Basarab Nicolescu et Jean-Philippe de Tonnac, éditions Le bois d’Orion, 2008)