Revue INVECE n° 2 par François Huglo

Les Parutions

08 mars
2015

Revue INVECE n° 2 par François Huglo

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   Une revue peut ressembler à une tribu, à un campement. Son chef, celui de « La Société contre l’État » étudiée par Pierre Clastres, « ne dispose d’aucune autorité ». Sa parole « n’a pas force de loi », son espace « n’est pas le lieu du pouvoir ». Geronimo, « dernier grand chef de guerre nord-américain, passa trente années de sa vie à vouloir faire le chef et n’y parvint pas ». Il fut donc Geranonymo, titre d’une ancienne revue de Julien Blaine, « responsable de la rédaction » de celle-ci, récente et annuelle, qui rassemble sa tribu autour de Rain in the face (1835-1905), « Pluie sur la gueule », ainsi nommé depuis sa jeunesse. Dans l’ardeur du combat avec un autre brave, son visage s’était couvert de sang. Son portrait en mots (page 2) et en image (page 3) peut se superposer à celui (image p. 174, mots p. 175) de « Raymond, grand-père, oncle, ami… » de Saïmir Mile, Président de La voix des Rroms. Frappé par des policiers entrés chez lui, cet homme de 90 ans pesant moins de 40 kilos avait résisté et survécu aux camps d’Auschwitz-Birkenau. Face à la brutalité policière, Raymond incarne une « force admirable » que des « pauvres lâches en uniforme » ont « cru pouvoir anéantir à coups de matraque ».

            La force des tribus poétiques, amérindiennes ou rroms, et de leurs campements ou revues précaires, est celle que décrivent les lignes de Frantz Fanon citées page 176 : « Nous ne voulons rattraper personne. Mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l’homme, de tous les hommes. Il s’agit de ne pas étirer la caravane, car alors, chaque rang perçoit à peine celui qui le précède, et les hommes qui ne se reconnaissent plus, se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins ».

            Différence et proximité, cela ressemble à l’amitié. « Je préfère être aimé et non craint d’eux », disait de sa tribu abipone du Chaco argentin le grand cacique Alaykin cité par Pierre Clastres. Si le chef de la revue n’exerce aucun pouvoir, il est la puissance invitante, comme l’indique le titre « la table » (plutôt que table des matières), p 173. Il fixe la règle du jeu, celle qu’Apollinaire et Dufy s’étaient donnée pour leur Bestiaire : face à face, un texte et une image. Avec des variantes pour casser (donc créer) le rythme. Parmi les invités, Christian Prigent perçoit la matière comme un « sale temps », « ondées dehors averse dedans », Hubert Lucot définit le droit d’auteur : « C’est le droit donné à tout auteur de dire sublimes ses œuvres et que les autres œuvres c’est de la… », Jacques Demarcq danse et swingue (syncope-onomatopée) sur le chant bélouga, Jacques Darras sonne le « glas glas glas glas » de « John ding ding Donne » —que dit-il du bonheur qui n’a « pas d’heure » ? — next question (Charles Dreyfus, photographié avec Tarkos) : « paire est-ce troïka ? », Jean-Jacques Viton décrit une performance d’Indiens : peindre un grand carré, marcher autour, entrer par les quatre côtés, dire : « au sol je me sens plus proche je marche autour du tableau que je fais ». Peignent-ils « une idée ou le réel » ? , Tanabe Shin allie poème visuel et calligraphie, Giovanni Fontana propose des surimpressions manuscrites, Massimo Morri transpose l’histoire de Rain in the face en Italie au XXème siècle : comment le poète Pétales sur le visage a vaincu le poète Rime pleureuse. Étienne Brunet écoute l’hymne américain joué par Jimi Hendrix : « Guitare saturée. L’énergie de l’Amérique ressemble à un larsen mental ». Il prédit pour bientôt « la dématérialisation des mondes » (via internet, « le monde change de main en quelques secondes »), « mais l’esprit du vieil Indien veille ». Daniel Biga (Kilroy was here) lit et écrit « Poésie d’ici » dans les étoiles. Dans la caravane avancent aussi Serge Pey, Jean Monod, Philippe Castellin, Jacques Sivan, Hugo Pontes, Démosthène Agrafiotis, Jean-Jacques Lebel, John M. Benetti, Philippe Boutibonnes, Xavier Dandoy de Casablanca, Manuel Joseph, André Robèr, Joseph-Julien Guglielmi, Didier Calleja, Jérôme Bertin, Fernando Aguiar, Clemente Padin, Luc-André Rey, Jean-Marc Baudé, Maëlle Chastanet, Jérôme Rothenberg, Pierre Soletti « je t’aime humanité », Sébastien Lespinasse, Bartholome Ferrando, Patrice Luchet « les Indiens se sont fait plumer », Nicolas Vargas (comme Arafat en image en face « Indien A lève la main »), Arnaud Labello-Rojoux, Ollivier Desmarais « railler la mort, s’allier en horde, braver les ordres, sortir du rang », Hervé Brunaux, Michel Ayçaguer, Claude Chambard, Pierre Joris, Stéphane Nowak Papantoniou, Jean-Pierre Ostende, Joël Hubaut « memm exclu onmorapa », Patrick Dubost, Franck Smith, Vincent et Marc Calvet, Henry Deluy (un acrostiche), Alain Arias-Misson, Michel Collet, Thierry Dessolas, Dominique Cerf « La petite fille afghane se déguise en garçon /  (…) / Sa liberté elle la sentira sur sa peau, sur ses seins, sur son sexe / (…) / Allah Akbar sera mort ! / (…) / Guerrillas Girls / Pussy Riot / (…) / Nam Myoho Renge Kyo sera mort ! / Chabbat Alekhem sera mort ! / Le Bénédicité aussi ! / Elles seront indifféremment hommes ou femmes / Le genre sera aboli », Vanina Maestri, Liliane Giraudon, Tom Raworth.

            Chaque lecteur —chaque invité à la lecture— avance avec la caravane.